Espace Santé Jeunes Guy Moquet à l'Hôtel Dieu à Paris

Cet espace a été mis en place pour les jeunes en difficultés, âgés de 13 à 21 ans.

 

Quand on a des difficultés, on peut s’adresser à l’infirmière de son établissement scolaire qui pourra orienter vers ce lieu.

Si on est déscolarisé, on peut s’adresser à un conseiller dans une mission locale qui pourra prendre rendez-vous pour vous.

 

Entretien avec Dinah Vernant, médecin des Hôpitaux, qui a ouvert cet espace

Dans quel contexte avez-vous créé l’Espace Santé Jeunes Guy Moquet ?

Ce service a été créé en 1995 sur un constat : il n’y avait rien en termes de médecine de l’adolescence à l’assistance publique sur l’ensemble du territoire français, de service, de consultation permettant l’accès aux soins aux adolescents qui étaient en très grande difficulté.

On avait imaginé, ce qui est formidable, des permanences d’accès aux soins dans tous les hôpitaux pour que les gens qui sont socialement défavorisés, marginalisés puissent accéder aux soins mais on n’avait pas pensé que lorsque l’on était jeune, adolescent, mineur de surcroît, on ne pouvait pas, on ne savait pas comment s’adresser à un service médical en dehors des urgences.

Quand on parle de la médecine des adolescents en France, on l’a complètement confondu avec la pédopsychiatrie.  Toutes les maisons des adolescents qui se sont ouvertes ne s’appellent pas service de pédopsychiatrie et pourtant ce sont des services de pédopsychiatrie derrière lesquels il y a des médecins d’autres disciplines mais qui sont de première ligne de service d’accueil fait par des pédopsychiatres. Et toutes les maisons des adolescents sont dirigées par des pédopsychiatres.

Or ces adolescents que nous voyons qui sont en rupture familiale et/ou sociale, en grande difficulté, déscolarisés, qui font souvent la une de la presse, eux comme ils le disent refusent d’aller voir le psychologue. Ils disent « ça sert à rien, on n’est pas fou ». Et puis ils ont raison.

En revanche, personne ne s’est occupé depuis qu’ils sont sortis de la PMI, depuis l’âge de 6 ans, de comment ils poussaient, comment ils grandissaient, et comment ils subissaient toutes ces transformations du corps à l’adolescence et tout ce que cela engendre à la fois de bouleversements psychique, social. Et comme ils sont laissés sur le bord du chemin, ils rentrent souvent dans la très grande violence-violence qu’ils ont très souvent  subi eux-mêmes à la base. Ce service est organisé pour pouvoir les accueillir.

On s’appelle Espace santé Jeunes, j’ai rajouté Guy Moquet parce que je voulais que l’on se démarque des Espaces santé jeunes qui ne sont pas des espaces de soin, ce sont des lieux ressources alors que nous on est un lieu hospitalier avec des lits d’hospitalisation, un plateau technique, toute l’assistance publique.

 

Comment est-ce que les jeunes que vous recevez ont accès à votre service ?

Si un jeune arrive, il ouvre la porte en disant je viens comme ça, on va demander pourquoi. Sauf cas d’urgence (retard de règles par exemple) la  question que l’on va poser c’est « est-ce que vous êtes scolarisé ? ». Si vous êtes scolarisé, vous allez aller voir l’infirmière scolaire, et l’infirmière scolaire qui nous connait bien va prendre rendez-vous pour vous mais au moins il y aura quelqu’un sur lequel on va pouvoir s’appuyer. « Vous n’êtes pas scolarisé ? » Alors vous allez aller à la mission locale, vous allez voir un conseiller mission locale et là vous allez vous inscrire à la mission locale et un conseiller vous enverra ici. C'est-à-dire que l’on réintroduit dans le système social. On veut avoir quelqu’un que l’on peut appeler.

 

Avec quels professionnels du monde socio-éducatif travaillez-vous ?

Quand on a ouvert, il ne suffisait pas de mettre une plaque et de faire de la pub, de dire « la porte est ouverte, venez ». Il fallait s’inscrire dans un réseau qui a accès à tous ces jeunes qui sont en rupture. C’est-à-dire tous ces jeunes qui sont dans le monde socio-éducatif qui les ont pris en charge.

Je suis allée à la rencontre du monde socio-éducatif d’abord de Paris puis d’Ile-de-France. C’est en première ligne la médecine scolaire, souvent ils sont souvent repérés par les Médecins scolaires ou par les infirmières scolaires. Mais c’est aussi la Protection judiciaire de la jeunesse parce que ces jeunes passent souvent par le juge des enfants, il y a des éducateurs de protection judiciaire. C’est aussi l’Aide sociale à l’enfance, ces jeunes sont pris en charge par l’Aide sociale à l’enfance soit ils restent dans la famille soit ils sont placés en foyer. Et nous travaillons bien sûr avec toutes les associations qui sont accréditées par l’Aide sociale à l’enfance mais également les clubs de prévention, les associations de quartier qui sont proches des familles et qui voient bien tout ce qui est en train de se jouer dans certains milieux.

Nous les rencontrons, on discute beaucoup, on s’est formé mutuellement à la connaissance de cette population. On est au cœur d’un réseau vivant. On signe des protocoles d’accord, on a des réunions deux fois par an pour faire le point de ce qui va et surtout de ce qui ne va pas pour progresser. Et c’est comme cela que l’on s’aperçoit des changements dans les associations et de nos nouvelles orientations. Au départ on n’était pas sur un programme Obésité. Là on rentre sur un programme obésité que l’on va pouvoir mettre en place avec  une association de quartier parce qu’il faut avoir accès aux familles. Pour les gamins un peu violents, on met en avant les arts martiaux car cela donne une tenue, une discipline, un respect de l’autre. Nous on fait les certificats d’aptitude sportive.

 

Comment les éducateurs préparent-ils avec le jeune la première consultation dans votre service ?

 Tous ces éducateurs, au sens le plus large du terme et  cette médecine scolaire font en effet un travail en amont pour préparer la première consultation dans notre service. On leur demande de ne pas être intrusif : on ne dit pas «  on ne va pas t’emmener parce tu es trop gros  ou parce que tu as des boutons ». C’est le bilan de santé au sens le plus général qui est mis en avant. Une des portes d’entrée facile est celle des vaccinations. On a plus de 65% des jeunes que nous voyons qui ne sont pas vaccinés ; c’est-à-dire que s’ils sont nés sur le territoire français, ils sont vaccinés à la naissance et ensuite les rappels ne sont pas faits. Et donc quand un éducateur propose au jeune simplement « on va voir où tu en es de tes vaccinations », le jeune saute sur cette occasion. Les jeunes sont soucieux de leur santé.

Dans le questionnaire  que les jeunes doivent remplir avant la première consultation, à la question « est-ce que votre santé vous inquiète ? », 72% disent oui. Ils sont inquiets parce qu’ils reçoivent tous les messages assez inquiétants des médias. Alors c’est le sida, c’est la grippe, c’est le diabète, le cancer. C’est tout ce qu’ils entendent. Et puis la question qui les préoccupe est « est-ce que je suis normal ? ».

Les éducateurs avec lesquels on travaille  vont présenter le service et accompagneront le jeune lors du rendez-vous. C’est important lors de la première consultation.

 

Combien recevez-vous de jeunes par an ?

Par an on a 900 nouveaux  ce qui fait que depuis  l’ouverture on a suivi entre 8000 et 9000 jeunes. On a des jeunes de presque 70 nationalités qui viennent ici. Mais 60% sont nés sur le territoire français avec une énorme majorité issue de l’immigration aussi bien maghrébine qu’Afrique noire, un peu moins asiatique. Il y a aussi ceux qu’on appelle « les Gaulois ». Et puis des jeunes des DOM TOM. On reçoit 50% de filles et 50 % de garçons. Au tout début quand on a ouvert il ya avait plus de filles que de garçons, ça s’est équilibré. La moyenne d’âge est 17 ans un quart.

 

Ces jeunes sont souvent en situation de rupture…

Quand on dit rupture, il y a eu un moment de rupture familiale, culturelle, un problème d’intégration. Ce sont des chocs culturels. Ils sont français mais ils sont déchirés entre la culture familiale et la façon dont ils ont envie de vivre comme n’importe quel jeune qui vit en Occident.

Par exemple, Je voyais hier une jeune d’origine haïtienne. Elle est née en France. Sa mère était française et son père d’origine haïtienne. Les parents ont été déchus de leurs droits parentaux quand elle avait quelques moi et elle a été confiée à la grand-mère venant d’Haïti. Et là, on s’est aperçu à l’école que petite ça n’allait pas. Elle a fait une tentative de suicide. Donc psychologue, signalement, Aide sociale à l’enfance, un éducateur qui la suit, qui l’aide. Et à 17 ans et demi, elle dit qu’elle veut quitter la grand-mère et que ça ne va pas du tout. Quand elle a été majeure elle a dit qu’elle ne supportait pas les coups mais avant elle ne l’avait jamais dit parce que les coups de ceinture, et la grand-mère est quelqu’un de très bien mais qui ne peut pas comprendre. Et elle, elle a eu envie de pouvoir vivre. Alors ça a été déchirant parce qu’elle l’aime sa grand-mère et elle se retrouve dans un foyer. Et elle lui manque la grand-mère. C’est souvent une rupture avec la famille pour mieux y retourner plus tard.

 

Vous veillez à la façon dont les jeunes parlent. Pourquoi ?

Nous faisons très attention à la manière dont on parle aux jeunes. Quand ils nous parlent avec des mots à eux et bien on les reprend. Et ils sont très contents. Frédérique Léger qui est psychologue qui a longtemps travaillé au centre des jeunes détenus de Fleury Mérogis disait que les jeunes qui venaient à sa consultation de psychologie à la prison lui disaient «  on aime bien parler avec vous Monsieur parce qu’on rapprend à parler français ». Et donc ceux qui disent qu’il faut valoriser la langue maternelle je crois qu’ils se trompent. J’en suis un bon exemple, je suis issue de l’immigration, ma grand-mère ne parlait pas le français. C’est quelque chose que je cachais. J’ai pu en être fière une fois que j’avais acquis le français et à ce moment là je pouvais m’enrichir de cette langue de mes origines. Mais dans un premier temps, il fallait que je sois passée par l’acquisition de la culture française.

Il y a un programme qui est absolument formidable sur la langue. S’exprimer, pouvoir dire. C’est Dujardin l’écrivain qui a fondé cette association Mille mots contre la violence. Qui est un programme formidable. Je regrette beaucoup qui ne soit pas étendu à toute la France. On sait que c’est quand les enfants sont en maternelle que ça commence, que pour développer l’aire cérébrale des apprentissages, il faut avoir de certains acquis. Donc ces personnes à la retraite qui viennent dans les écoles leur lire des contes, ce qui développe l’imaginaire, ce qui leur donne des mots, entraine au moment du primaire l’envie de lire…

Ces failles d’apprentissage de la langue vont entraîner d’autres ruptures, de ruptures en ruptures, ils finissent ici.

 

Comment se déroule la prise en charge d’un jeune dans votre service ?

Le jeune est d’abord reçu au secrétariat où on lui explique le fonctionnement du service, le secret médical qui va entourer tout ce qui se passera autour de lui ; On lui remet un questionnaire qu’il va remplir. Une infirmière peut l’aider.

Il remet ce questionnaire au médecin lors de la première consultation qui dure une heure, quelque fois plus. Ce médecin généraliste sera le médecin référant de ce jeune. Il sera le chef d’orchestre de ce qui suivra.

Avant d’aborder l’examen physique, on va poser des questions dans une chronologie particulière : on va de ce qu’il y a de plus extérieur jusqu’aux choses du plus intime.

On va commencer par la naissance. On regarde le carnet de santé quand il y en a la famille et puis petit à petit on va arriver vers des choses très intimes, privées qui touchent leur sexualité qui est quand même à cet âge là, la chose la plus importante. On le voit bien à leur visage, quand on commence à aborder ça, on est dans le vif du sujet. C’est des questions qu’ils n’oseraient jamais poser. Pour les garçons, on va leur demander s’ils ont déjà été amoureux, s’ils ont déjà eu des relations sexuelles, comment ça se passe.

On va ensuite passer à l’examen clinique, pour être pesé, mesuré. C’est très important, ça fait des lustres qu’ils n’ont pas été pesés, mesurés et ensuite un examen clinique complet. L’acné par exemple n’est pas soignée parce que pour eux c’est du luxe.

Ils ont ensuite un examen biologique complet. Les infirmières vont expliquer tout ce qu’elles font. Les tubes, ce que l’on cherche, l’examen des urines. Nous recherchons les déficits en fer. Beaucoup de jeunes filles sont anémiques. Il y a des déficits en vitamines. On tente de prendre en charge les surpoids et les obésités. Les surpoids pour qu’ils ne deviennent pas obèses et les obèses pour qu’ils retournent dans le surpoids. Il y a tout un programme. Ce n’est pas pour qu’ils soient plus beaux c’est pour leur santé et c’est cela que l’on tente de leur faire comprendre.

A la suite de ce grand examen, on va décider quels sont les spécialistes qui vont devoir être consultés : la gynécologie, dermatologie, cardiologie… Quand on a fait le tour de tout ce qui est somatique et parce que l’on pense que c’est nécessaire, qu’ils sont mis en confiance et convaincus,  on les adresse au psychologue voire au psychiatre. Toutes ces spécialités sont sur le lieu Espace santé Jeunes.

 

Pourquoi est-ce important pour vous d’avoir réuni tous ces spécialistes sur le lieu Espace Santé Jeunes ?

Avoir réuni dans un même lieu c’est fondamental. Pour eux, si on doit les emmener à droite à gauche. C’est vrai qu’on les conduit en radiologie un peu en dehors de l’unité. Ils sont accompagnés  par une infirmière ou une aide soignante. On fait en sorte qu’ils ne soient jamais mis en difficulté par rapport au système de soins. De manière à ce qu’ils se sentent rassurés et pour leur avenir d’adulte c’est très important qu’aller chez le médecin, se soigner ça devienne une démarche facile  qui ne fait pas peur et sur laquelle on ne va pas reculer. Où on est bien entouré. On fonctionne comme une PMI pour cette classe d’âge. Ils sont accompagnés dans le reste de l’hôpital, ils n’ont jamais de papiers avec eux pour ne pas être ennuyés par tout ce qui est administratif. Aucune facture n’arrive au domicile.  

Il n’y a pas de travailleur social dans le service c’est parce qu’ici on est un lieu de soin et on est identifié comme lieu de soin ; Autour d’eux il y a beaucoup de travailleurs sociaux. Pour l’ouverture des droits, on s’appuie sur le réseau extérieur. On est au centre d’un réseau qui fonctionne dans les deux sens. La CMU, ils y ont pratiquement tous droits.

 

Une des particularités de votre service est l’école à l’hôpital. Comment cela se déroule-t-il ?

En effet, l’école à l’hôpital se trouve dans nos murs pour ceux qui ont été déscolarisés ou qui sont entre deux parce que déménagement, passage d’un foyer à un autre, parce qu’il y a un trou dans la scolarité. Il y a ceux qui ont besoin d’un soutien scolaire. Avec l’école à l’hôpital, sur indication médicale, les professeurs bénévoles donnent des cours particuliers à la carte pour les jeunes que l’on a repéré et qui en ont besoin pour reprendre pied, soit parce que l’on a quelques jeunes qui n’ont jamais été scolarisés.

 

De quel suivi médical bénéficient ces jeunes ensuite quand ils deviennent adultes ?

A 21-22 ans, on crée un passage, on ne les garde pas sauf quelques exceptions que l’on va garder jusqu’à 23 ans. On les pousse dans le monde des adultes. C’est aussi une chose importante. Parce que l’avenir ce n’est pas la pédiatrie, ce n’est pas d’aller en arrière. C’est d’aller devant vers le monde des adultes. Petit à petit quand ils sont suivis ici, on les frotte au monde des adultes de l’hôpital. On met à peu près un an à les passer de cette unité où ils sont très entourés, cocoonés comme ils disent au système adultes. Il y a une préparation pour passer dans le système de soin adulte. On ne les garde surtout pas. Quelque fois on les pousse un peu. Certains reviennent nous dire bonjour et on leur dit maintenant vous êtes des grands.