Et les groupes de paroles ?

C’est une opinion personnelle mais j’aime bien, quand il y a un entretien ou une rencontre, que cela débouche sur un travail plus cadré. Dans le groupe de parole, les personnes peuvent s’exprimer, on a écouté mais à mon avis, mais il vaut mieux qu’il y ait autre chose en plus.

Mais dans un chemin vers la guérison, un groupe de parole ne peut-il pas constituer une étape ? Pour quelqu’un qui connaît mal les différentes prises en charge psychologiques ou dans les cas d’événements anciens, par exemple, n’est-il pas plus facile de trouver un groupe de parole que de trouver un débriefing ?

S’il s’agit d’une seule victime, il vaut mieux un entretien personnel. Le groupe de parole c’est en général pour les personnes qui n’ont pas été concernées directement. S’il y a eu un suicide, par exemple, dans un lieu de travail ou une école, il peut y avoir un groupe de parole pour les collègues ou les élèves de l’établissement moins proches de la victime.

Sinon, il me semble que le débriefing est souhaitable.

Le débriefing, ce n’est pas plus dur. Cela veut dire qu’on incite chaque personne qui a vécu l’événement à prendre la parole pour dire ce qu’elle a vécu. L’animateur (ou les animateurs) du débriefing essaye de faire en sorte que chacun commence à donner du sens à ce qu’il a vécu...


C’est-à-dire que ce n’est pas juste la libération de la parole ?



Oui, voilà. Le débriefing, c’est un espace pour tenter de donner un cadre à l’événement.


C’est important ce que vous dites là. Cela va plus loin que de dire qu’il faut parler, que cela fait du bien et de s’en tenir là.



Oui. Et je trouve que ça, cela met plutôt la personne tout le temps dans le même système. Elle ne voit pas de progrès et ça peut la mettre dans un système de plainte.

Il faut aider le sujet à retrouve son statut de sujet. Il a souffert. Il a eu peur. Mais les autres aussi et cela le rassure d’une certaine façon.


Ce système de plainte constituerait un autre effet du traumatisme ?



Quand ça n’a pas été soigné. Uniquement quand ça n’a pas été soigné, chez certaines personnes. Sinon il ne faut pas penser que les victimes vont demander plus qu’il ne faut.


Mais ne demandent-elles pas parfois plus que les autres ne peuvent donner ?



On devrait pouvoir leur donner.

Elles demandent simplement à pouvoir retrouver une confiance dans le monde. Vivre un viol, par exemple, ça veut vraiment dire que les humains peuvent se transformer en agresseurs les uns avec les autres. Alors la victime perd confiance dans l’humanité.

Donc il faut, je dirais, leur redonner confiance. Ce n’est pas plus que ce qu’on peut donner quand même !


Cela peut être difficile d‘écouter ces récits…



C’est bien pour ça que je dis qu’il faut des soignants expérimentés.


Vous ne pensez donc pas que la remise en route de la parole puisse se faire avec n’importe qui, du moment que c’est quelqu’un de bienveillant ?


Ah ! Non ! Si on veut vraiment que la personne guérisse, il faut qu’elle s’adresse à quelqu’un qui a le « pouvoir » de la guérison, qui s’acquiert par le savoir et l’expérience. « L’amour ne suffit pas », dit Bettelheim. Par contre, qu’il y ait une oreille attentive aux alentours, c’est très bien. Si la personne veut parler, qu’elle soit écoutée, c’est très utile. Mais il ne faut pas que cela devienne un récit qui ne cesse d’être répété, de tourner, un cercle vicieux. Si une personne raconte et raconte encore et que rien ne change, elle va rester dans ce système. Alors qu’on peut l’en faire sortir.

A mon avis, si c’est une personne qui allait bien avant, qui a vécu quelque chose de très dur, mais qu’il n’y a pas de problème de deuil, normalement, la réinsertion va se faire, avec une personnalité un peu changée sans doute.

Ce qu’il faut éviter, de la part de la société, c’est le deuxième traumatisme. Comme dire à quelqu’un qui a vécu un viol : « Ce n'est pas si grave…» On n’a pas le droit de dire ça, c’est insupportable. Ou après une prise d’otages, recevoir des lettres administratives : « Vous n’étiez pas là pendant trois mois, on vous enlève trente pour cent de votre prime annuelle. » C’est arrivé. Alors, c’est administratif, ce n’est pas vraiment de la malveillance, mais c’est vécu comme si c’en était.

Donc il faut vraiment considérer ces personnes-là comme des grands blessés. On ne ferait pas descendre à quelqu’un qui s’est cassé la jambe un escalier de dix-huit étages et on ne lui dirait pas, une fois en bas : « Qu’est ce que tu as été lent, enlève tes cannes tu peux marcher tout seul ! ».

Les grands blessés ont besoin de soignants, de kinésithérapie, de plusieurs séances...

C’est la même chose pour les blessures psychiques. Il faut dire à ces personnes que c’est important d’accepter de se faire aider et d’accepter que cela fasse un petit peu mal au départ parce qu’il faut repenser à l’événement. Mais la perspective de guérison est quasi certaine, si l’on accepte d’avoir changé.


C’est un gros problème, ce changement ?



Oui. Ça dépend des personnes, bien sûr, mais se retrouver avec une personnalité différente, c’est quand même difficile.

On perd des centres d’intérêts, c’est sûr. Il faut l’accepter.

Je vous cite un exemple. Un de mes patients avait été agressé violemment dans la rue sans qu’on lui ait pris d’argent ou volé quoi que ce soit. Il a été tabassé par une bande qui l’a laissé quasiment mort. Il se posait beaucoup la question : « Pourquoi moi ? Pourquoi ils m’ont fait ça ? ».

C’était un étudiant brillant. Après cette agression, il a eu une difficulté à accepter cette interruption dans sa vie. Il s’est posé beaucoup de questions aussi sur ses choix de vie. Il venait de terminer une école de commerce et après, il s’est dirigé vers autre chose, il a changé d’orientation. Il voulait un métier qui ait du sens. Vous voyez comment il peut y avoir une réorientation philosophique. C’est un exemple.


C’est un peu une affaire de deuil finalement, d’une partie de celui ou de celle que l’on était avant ?


Oui, de deuil, de perte… en particulier de perte de confiance par rapport à ce qui a provoqué l’événement. Par exemple, quelqu’un qui a vécu un tremblement de terre m’a dit : « J’ai perdu confiance dans la terre ».

Une agression humaine, c’est encore plus difficile. On s’aperçoit que les humains ne sont pas toujours humains.


Est-ce qu'on pourrait considérer que c'est pour cela aussi que la société a du mal à entendre les victimes ?