Y a-t-il d’autres phénomènes ?

Oui, cela peut être ce que l’on appelle des idées, des scènes intrusives en plein milieu de la journée. Vous avez l’impression que ça revient. Par exemple, vous avez été agressé par un individu, vous avez cru mourir. Vous allez dans un hypermarché et vous avez l’impression de le voir, alors que ce n’est pas lui. C’est comme si l’événement se reproduisait, avec la même intensité.


Ça peut être déclenché par un bruit. J’ai un de mes amis qui est pilote et qui a vécu un attentat. Un jour, quatre ans après, il entend un bruit – il était sur un parking, en uniforme, prêt à partir. Il pleuvait. Tout à coup, sans raison apparente, il se couche par terre… Il avait entendu un bruit strident qui a claqué à ses oreilles. Il s’est cru revenu quatre ans en arrière.

Ce sont des réactions qui sont normales, compte tenu du caractère hors du commun de l’événement.

La méthode pour se soigner, c’est de mettre en mots avec quelqu’un qui sait écouter. Pour les plus jeunes, ça peut être aussi d’une autre façon, par le dessin par exemple.

Il faut le faire avec quelqu’un qui a les compétences adéquates, pour qu’il y ait un travail là-dessus.

Normalement, s’il y a eu un premier accueil chaleureux suivi d’un débriefing, un entourage compréhensif et que l’on a mis en place la possibilité de contacter un médecin compétent en matière de traumatisme, les troubles ne durent pas.

On peut être très optimiste à condition d’accepter, qu’il puisse y avoir une évolution dans la personnalité.

C’est un peu comme dans un accident après lequel on subit une opération chirurgicale. On en guérit, on remarchera, mais on pourra avoir de temps en temps une petite fragilité.

Par contre, s’il n’y a pas eu cette prise en charge ou si cela n’a pas été suffisant, si la personnalité n’est pas arrivée à intégrer cet événement hors du commun, il peut y avoir, après un temps de latence indéterminé (quelques mois, quelques années), le déclenchement de ce qu’on appelle une névrose traumatique ou un état de stress post-traumatique.


C’est la même chose ?



Oui. On peut dire l’un ou l’autre terme. Ce n’est pas très gênant. Ce qui est important c’est de reconnaître qu’il y a une affection psychologique qui nécessite des soins. C’est une affection qui est énigmatique parce qu’elle se manifeste de façon différente suivant les individus. Le tronc commun, c’est le syndrome de répétition - l’impression que l’événement se reproduit au présent, avec la même intensité. Cela peut se manifester par des cauchemars, des idées intrusives, des impressions de « comme si »… Mais ça veut vraiment dire que l’événement n’arrive pas à passer dans la mémoire, dans le passé. Il y a eu une effraction de l’enveloppe psychique qui permet de nous adapter aux choses de la vie courante. C’est ce qu’ont décrit Freud, Anzieu… L’image de la violence est devenue intérieure. Et c’est cela qu’il va falloir apprendre à gérer.


Et pendant cette période de latence, il n’y a aucun signe ?



Très légers. Il peut y avoir quelques troubles d’endormissement par exemple. Mais la déclaration de la névrose traumatique, c’est quand ça devient une souffrance trop grande pour l’individu. Donc, je récapitule : ce qui signe la névrose traumatique, c’est d’abord un syndrome de répétition et aussi un trouble des rapports avec le monde qui se traduit par une perte des intérêts qu’on avait avant. La personne faisait du sport, elle n’en fait plus. Elle était passionnée de théâtre, cela ne l’intéresse plus. Il y a une perte d’intérêt pour tout travail intellectuel, une difficulté de mémorisation et de concentration et puis surtout un émoussement de l’affectivité. Si c’est un jeune, ce sera envers les parents, les amis… Cela peut se traduire par un repli sur soi ou de l’agressivité.


Ces signes là sont toujours présents ?



Ce sont les signes spécifiques, particuliers à la névrose traumatique, à l’état de stress post-traumatique.


S’il n’y a pas tout cela, on n’a pas affaire à une névrose traumatique ?



Avoir vécu un événement traumatique et le syndrome de répétition, c’est ce qui signe l’état de stress post-traumatique. Sinon c’est autre chose. Le traumatisme psychique correspond à une pathologie spécifique. C’est important parce que le traitement est spécifique.

Cela ne veut pas dire, bien sûr, que d’autres personnes ne vont pas souffrir dans d’autres situations. Il faut évidemment les aider mais pas de la même façon.

L’état de stress post-traumatique peut avoir certains symptômes en commun avec d’autres pathologies – la dépression par exemple – d’où l’importance du diagnostic différentiel fait par un spécialiste, car les thérapies ne sont pas les mêmes.


Les troubles dépressifs, par exemple, ne sont pas du tout spécifiques ?



Si. Pour chaque trouble, il y a des critères spécifiques. Mais il peut y avoir aussi des symptômes communs. D’où la nécessité de faire le « bon » diagnostic. Le point commun ici, c’est l’émoussement de l’intérêt, la perte de la capacité à s’investir dans le monde.

Et puis pour l’ETSP [état de stress post-traumatique, ndlr], vous avez des symptômes associés, qui varient d’une personne à l’autre : des troubles du sommeil, par exemple ou un changement du niveau de réactivité, de la capacité d’adaptation vis-à-vis du monde. On n’arrive plus à hiérarchiser les événements. La moindre chose peut nous faire sursauter, comme si on était toujours en hyperactivité. On passe brutalement d’un niveau très bas, de détente, à une hyperactivité.

Il peut y avoir aussi l’évitement des lieux où l’événement est survenu. Les phobies sont extrêmement variées. Cela peut être la phobie d’un lieu, d’une odeur... Il y a une association qui s’est faite – on ne sait pas trop comment - entre une perception et l’événement douloureux.

Et le traumatisme peut aussi provoquer d’autres troubles, comme l’alcoolisme, les toxicomanies…

Le problème, plusieurs années après, c’est de faire le diagnostic.


Pourquoi ?



Parce que ça se complique sérieusement, avec le temps. Beaucoup de choses se sont passées. C’est particulièrement vrai quand l’événement touche une personne jeune ou dans les cas de viols.
C’est pour cela que le plus important, il me semble, c’est de savoir que cette pathologie existe et qu’elle modifie la personnalité.



Comment faire lorsque les personnes qui ont vécu un évènement traumatique disent qu'elles veulent surtout ne rien faire, ne pas voir de soignant, seulement oublier ?