Micro-violences à répétition

Même si elle est perturbée par la turbulence des adolescents, l’école n’est pas envahie par la violence. Les faits divers graves d’une violence extrême restent très rares. Cependant, on assiste à une augmentation préoccupante des incivilités ou micro-violences répétées.

 

Le point de vue d’Eric Debarbieux, directeur de l’Observatoire international de la violence à l’école :

« Sentiment de violence »

Injures, insultes, moqueries, cris, bousculades dans les couloirs, refus de l’autorité, petits larcins, dégradation des locaux… l’augmentation de ces incivilités dans les établissements scolaires est préoccupante. Même si ce ne sont pas des délits, ces comportements, « ces incivilités » sont pénibles à supporter au quotidien. Ils constituent des manquements aux règles élémentaires de la vie en société. Ces perturbations touchent les élèves mais également les enseignants.

Ainsi ces micro-violences détériorent et sabotent les relations entre élèves, entre élèves et adultes, et font naitre un « sentiment de violence ». Ces comportements donnent l’impression qu’à tout moment tout peut basculer, ce qui provoque un sentiment d’insécurité voire de peur chez les élèves et les adultes. Le cadre d’études et de vie est détérioré et cela s’accompagne souvent de dégradations matérielles. Le « chacun pour soi » peut l’emporter.

 

Décrochage et absentéisme

Ce qui génère donc un malaise c’est l’augmentation des micro-violences à l’école et plus particulièrement leur répétition. Certains jeunes et certains adultes vivent un véritable harcèlement (ou « bullying ») : « Une insulte dans une cour de récréation n’est pas le signe d’une quelconque pré-délinquance, mais quand le même élève, le même prof se fait injurier à longueur de temps, alors le problème peut devenir réellement dramatique » selon E. Debarbieux.

La violence est subjective. Certains se défendent en frappant, en crachant ou en injuriant, d’autres se taisent et se replient sur eux-mêmes. Ainsi « ces violences répétitives multiplient par 4 le nombre de tentatives de suicides et sont source de décrochage et d’absentéisme » déclare E. Debarbieux.

L’effet de groupe est également important, la violence se fait collective. « Ça fait plus mal car en groupe on va toujours plus loin » fait remarquer E. Debarbieux. Dans les « jeux » dangereux, on retrouve cette logique où c’est l’élève isolé qui est la victime désignée. Ainsi, la plupart du temps, le groupe s’attaque à des personnes isolées, élèves ou profs.

 

Enquêtes anonymes de victimation

Pour prendre en compte de façon objective les violences scolaires, l’Education nationale a mis en place depuis 1994/1995, des dispositifs (logiciels Sigma et Sivis). Cependant ces dispositifs certes précieux, reposent sur les déclarations de violences visibles pour des adultes. Or beaucoup de victimes de ces violences préfèrent se taire par honte et par peur. La loi du plus fort allant avec la loi du silence.

C’est pourquoi l’Observatoire international de la violence scolaire a mis en place depuis 1994, des enquêtes anonymes de victimation auprès de 42000 enfants âgés de 8 à 17 ans. Il en ressort par exemple que, d’après l’administration, 0,03% des élèves seraient victimes de racket alors que les enquêtes réalisées auprès des élèves annoncent 6% d’élèves rackettés.

 

Instabilité des équipes et existence de classes ghettos

La violence en milieu scolaire a des causes multiples (difficultés socio-économiques et familiales, solitude, violence de groupe liée à la « délinquance d’exclusion », violence liée à des troubles du comportement,...). Mais « ce qui génère le plus de violence à l’école, c’est l’instabilité des équipes éducatives et l’existence de classes ghettos qui ne font qu’accroître les compétences des élèves en matière de délinquance. » C’est la relation éducative qui est au cœur du problème de la violence à l’école.

Les phénomènes de violence à l’école ne doivent pas être généralisés. La communication entre les élèves et les enseignants et l’administration peut aider à ce qu’ils diminuent.

Ainsi l’« effet établissement » lié à la stabilité des équipes éducatives, à la personnalité du chef d’établissement et à sa formation, à l’accueil des enseignants est une donnée importante en matière de prévention de la violence.

« Edicter des règles claires, veiller à ne pas faire des classes ghettos, responsabiliser les élèves et leur faire confiance, cultiver une certaine convivialité est certes préférable à la mise en place de mesures répressives, de sanctions ou de châtiments corporels dont les effets pervers sont bien connus ».

Les pays qui s’en sortent le mieux face à la violence scolaire sont aussi ceux où la place des parents à l’Ecole est la plus forte. Pour E. Debarbieux, en France, on continue à voir les familles comme des ennemies de l’Ecole. Il souligne qu’il est nécessaire de travailler ensemble car on est très démunis face à la violence.

 

Source :

Debarbieux E., Entretien pour la Revue de la Fédération Nationale des Ecoles des Parents et des Educateurs, n°580, sept-oct 2009

consultable sur le site : Ecole des Parents

 

 

Bibliographie Eric Debarbieux :

OUVRAGES
  • Les dix commandements contre la violence à l’école, Odile Jacob, 2008
  • La violence en milieu scolaire 'Etat des lieux', Paris : Armand Colin, 2006
  • La violence en milieu scolaire, T2 : Le Désordre des Choses. Paris : ESF. 1999 ;
  • Violence à l'Ecole : Un Défi Mondial ?, Paris : Armand Colin, 2006.
  • L'Oppression Quotidienne, Enquête sur une Délinquance des Mineurs. Paris : La Documentation Française, 2001.
  • Souffrances et violences à l’adolescence : synthèse du rapport remis à Claude Bartholone -  BAUDRY, Patrick ; BLAYA, Catherine ; CHOQUET, Marie ; DEBARBIEUX, Eric ; POMMEREAU, Xavier - France. Ministère délégué à la ville, 2000, 28p.
PDF à consulter

 

 

ARTICLES

  • Entretien, Revue de la Fédération Nationale des Ecoles des Parents et des Educateurs, n°580, sept-oct 2009
  • La violence à l'école: une mondialisation ? - Ville école intégration. Février 2004 (trad. Brésilienne in Conferencias do forum Brasil de educaçao, Brasilia, 2004)
  • Les enquêtes de victimation en milieu scolaire : leçons stratégiques et innovations méthodologiques, Déviance et société, Genève, 2004
  • Noyaux durs ?, Les Cahiers de la Sécurité Intérieure, janvier 2001
  • Les classes ethniques ; mythes ou réalité ? - Le Monde de l’Éducation, 2000, n° 278, février, pp. 44-45
  • Les parents, la violence, l’école : un détour européen, Eric Debarbieux; BLAYA, Catherine - Revue Ville école intégration, 1998, N° 114, pp. 5-18