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Les relations profs-élèves

Chaque adulte garde en mémoire le souvenir d’un professeur avec lequel il a entretenu une relation particulière, heureuse ou malheureuse : untel s’est ouvert au monde du savoir grâce à l’attention confiante et aux encouragements de son prof d’histoire de sixième, un autre a découvert l’univers fascinant des mathématiques, après des années passées à penser que c’était casse-pied, grâce aux envolées lyriques de M. X, prof de maths en troisième. Une autre encore a été définitivement dégoûtée de l’espagnol à cause de Mme Z., « dangereuse sadique » en fin de carrière…

Dans ces récits on entend bien, en les écoutant attentivement, que le prof d’histoire de sixième n’aurait pas pu être aussi génial sans la participation de ses élèves, que le portrait de Mme Z. en psychopathe n’est sans doute pas complètement juste... Mais ils montrent l’extraordinaire pouvoir que peut avoir sur les apprentissages et sur le développement psychique d’un adolescent une relation avec un professeur. Quel fardeau pour les profs !

 

Une relation asymétrique

 

 Ce qui caractérise la relation prof /élèves, c’est qu’elle est fondamentalement asymétrique et inégalitaire :

D’abord parce que le professeur se trouve à une place d’autorité vis-à-vis de l’élève : en tant qu’adulte et en tant que détenteur d’un savoir que, justement, l’élève n’a pas et est là pour recevoir. Il y a celui qui a et celui qui n’a pas, l’un qui donne, l’autre qui reçoit… Autant dire que la structure même de la relation confronte l’élève et le professeur à la question cruciale pour tout le monde – et particulièrement pour les adolescents - de la castration.

La relation professeur / élève est asymétrique également parce que le professeur est seul face à un groupe d’élève, à une classe. Il y a les élèves et le prof. En ce sens, le pouvoir réel est plutôt du côté des élèves… ce qui peut être effrayant si l’on y pense un peu. Les difficultés de certains professeurs peuvent avoir pour origine l’envahissante présence de cette idée – consciente ou non - de ce que pourrait faire le groupe d’adolescents s’il réalisait son pouvoir…
Il faut dire que gérer les relations avec un groupe est complexe : les phénomènes qui se produisent engagent plusieurs psychés en interaction et les mouvements émotionnels que l’on ressent face à un groupe ou dans un groupe peuvent être d’une singulière violence.

 

Une relation marquée par les problématiques de l’adolescence

 

En plus, dans la relation élèves / professeur, il s’agit d’adolescents, qui sont agités par des mouvements psychiques particulièrement forts. Le prof, par sa place, la structure de la relation et l’âge de ses élèves,  constitue donc un support privilégié d’identifications et de projections. L’adolescent a besoin et se cherche des « modèles », des personnes à qui il a envie de ressembler, avec lesquelles il pense déjà partager quelque chose, un trait commun. Il s’identifie. Et il évacue ce qu’il y a de déplaisant, d’insupportable en lui – son agressivité, par exemple - en le projetant sur un autre. Il cherche aussi des « objets » pour être supports de sa libido. C’est de cette manière que chacun de nous se construit.

Les adolescents essaient également de comprendre le monde qui les entoure et dans lequel ils sont de plus en plus acteurs. Comme les petits enfants avec leur « pourquoi… ? » - « pourquoi le ciel est bleu ? » ; « pourquoi les arbres ont des branches ? »… -  les adolescents questionnent ceux qu’ils identifient comme les « responsables » ou les « représentants » du monde. Ils s’indignent des injustices et des incohérences : « Monsieur vous avez dit ça mais la semaine dernière vous avez dit le contraire à propos de… ! »

L’adolescent s’oppose, pour se différencier, se séparer de ceux qu’il a jusqu’alors laissés le conduire et décider pour lui. Ainsi, il se permet d’advenir en tant que sujet singulier, adulte.

Entre imaginaire et réalité, l’adolescent tangue : il cherche de la nourriture pour son imaginaire, ce qui va lui permettre de fantasmer, d’expérimenter en « rêveries » ce qu’il n’est pas encore prêt à vivre ; il cherche aussi à « accrocher » le réel, à s’y amarrer un peu ; c’est pourquoi les élèves sont toujours si friands d’informations sur la vie privée de leurs profs.

Dans ces différents moments, l’adolescent cherche le regard de l’adulte. Il y cherche la reconnaissance de lui-même comme sujet, comme adulte, comme homme, comme femme…
Ainsi, ce n’est pas tant le prof en tant qu’individu, que personne – dont les élèves ne savent pas grand-chose -  qui est « visé » par l’amour, l’admiration, la haine, la colère, la frustration, l’indifférence, etc.  que peuvent éprouver ses élèves à son égard, mais plutôt lui comme représentant du monde adulte, de l’institution scolaire, des hommes, des femmes...

Dans un autre contexte, celui de la psychanalyse et de la psychothérapie, on appellerait cela un « transfert ». Or si les psychologues et psychanalystes sont formés à manier et à supporter les « transferts » de leurs patients – et c’est quand même dur !- cela ne figure pas encore au programme des IUFM…

 

La bonne distance


Dans le monde des profs, la relation prof / élève est une relation « pédagogique », c’est-à-dire qu’elle est dirigée, articulée, vertébrée par la transmission de savoirs et les apprentissages des élèves. Tout ce qui est à côté de cela, est considéré comme marginal, non essentiel et relève du bricolage, de la personnalité, de la « cuisine » singulière de chacun.

Le plus difficile, travail sans cesse à recommencer, est sans doute de trouver la bonne distance avec les élèves : suffisamment attentif, empathique, respectueux pour les reconnaître et suffisamment lointain pour éviter d’être pris soi-même dans un jeu d’illusion où il n’est plus possible de se décaler suffisamment de ce que renvoient les élèves pour pouvoir le penser.