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Les effets d'une action de prévention de la violence sur un groupe-classe

Les professionnels de Jeunes Violences Ecoute interviennent dans les  lycées et Centres de Formations d’Apprentis d’Ile-de-France auprès des élèves pour échanger sur les questions liées aux violences. Chaque intervention de 2 heures est animée par un écoutant juriste et un écoutant psychologue de l’équipe de Jeunes Violences Ecoute, soit en classe entière, soit en demi-groupe.

C’est l’occasion de travailler sur les représentations des violences, de présenter le dispositif Jeunes Violences Ecoute, d’informer les jeunes sur leurs droits et leurs devoirs et sur les endroits et personnes qui peuvent les aider si ils sont confrontés à la violence.  
 
Une psychologue et un juriste nous font part de leur expérience de terrain.

 

Comment se déroulent vos interventions dans les classes ?

Juriste : On intervient à deux professionnels un juriste et un psychologue soit en classe entière soit en deux sous-groupes. Souvent le professionnel qui a sollicité JVE est dans la salle mais n’intervient pas. Le fait qu’il ne rentre pas dans la discussion permet aux jeunes de ne pas être gênés sachant que ces professionnels peuvent être partie prenante dans les difficultés évoquées.

On ne vient pas avec un sujet préparé. On vient parler des violences en général et pas forcément de leur violence. Mais au cours des échanges, ils peuvent trouver des éléments pour réfléchir à leur propre violence.

On ne parle pas uniquement de violence. On oriente aussi la discussion sur la gestion des conflits, comment on peut se faire respecter par la parole et non par les actes. On n’est pas obligé de s’insulter, de se battre pour régler une situation conflictuelle. Je leur dis que c’est important qu’ils apprennent à dire ce qu’ils n’aiment pas dans la relation à l’autre « je n’aime pas que tu me parles comme cela ; ça me gêne ». Il s’agit de savoir poser des limites tout en respectant les limites de l’autre.

Psychologue : On se présente en tant qu’écoutant sur JVE. Je prends le parti de ne pas dire que je suis psychologue pour permettre aux jeunes de parler librement. Je me suis rendue compte que les thématiques émergeaient plus facilement ainsi.

On présente la ligne et le site JVE puis on fait un brainstorming. « Est-ce que vous savez pourquoi on est là ? ça évoque quoi pour vous la violence ? ». A partir des mots, des idées qu’ils apportent, on leur donne des informations juridiques sur les droits, les devoirs et les ressources qui existent pour les mineurs et jeunes majeurs. On les informe aussi des différents lieux d’écoute qui existent pour aller parler de violence, les premiers repères comme les Points Accueil Ecoute Jeunes, les CMP, les Maisons des Ados, les lignes anonymes comme JVE ou Fil Santé Jeunes …

On les informe aussi sur les personnes qui peuvent être ressource au sein de leur établissement comme l’assistante sociale, l’infirmière scolaire, un surveillant avec lequel ils s’entendent bien…

Et on insiste sur leur capacité à être eux-mêmes ressource pour aider un copain confronté à la violence ou pour sortir eux-mêmes de la violence en demandant de l’aide. C’est le pas le plus important pour s’en sortir.

 

Comment réagissent les élèves quand il est question de violence ?

Juriste : Ils réagissent différemment en fonction de l’établissement, du lieu géographique.

Ils y a les élèves qui vont parler de la violence en rigolant, d’autres ne vont pas parler du tout. Pour certains c’est trop dur d’en parler car ils n’ont pas envie ensuite d’être visé, parce que les bourreaux sont aussi dans la classe, parce qu’ils pensent que ça sert à rien d’en parler. D’autres se cachent derrière « l’histoire d’un copain » pour aborder une problématique personnelle. Il y a cette idée du détachement par rapport à la violence. Il y a aussi ceux qui fondent en larmes car ce qui est évoqué leur rappel un vécu douloureux. D’autres donnent l’impression de ne pas être intéressés du tout alors qu’en fait après l’intervention, à part, ils viennent parler de leur situation personnelle aux intervenants. On peut aussi trouver un jeune qui parle beaucoup au début puis tout d’un coup se tait car il a peut-être été touché par la discussion.

Psychologue : La violence est un thème très difficile pour les jeunes et les adultes.

On essaie de trouver des astuces pour désamorcer le silence. Au début, les interventions peuvent être assez silencieuses puis certains prennent la question à la légère en rigolant pour ouvrir ensuite sur des choses plus difficiles. Certaines classes démarrent doucement pour devenir très actives et faire émerger des vrais débats  sur les violences. D’autres restent silencieuses, les interventions sont plus difficiles et ce climat indique souvent que ce sont des jeunes qui vivent des situations familiales difficiles. On se recentre alors dans ces cas-là sur la transmission d’informations. J

e me souviens d’une intervention où il y avait un conflit difficile enseignants-élèves. Ces derniers disaient « on a le droit à rien, ça sert à quoi de parler ? ». J’ai alors parlé de la Convention internationale des droits de l’enfant. Les élèves ne savaient pas qu’elle existait. Le documentaliste qui assistait à l’intervention est allé chercher ce document. On a ensuite écrit au tableau leurs droits mais également leurs devoirs. Ils ont pris conscience qu’ils ont le droit d’être protégé, d’être bien nourri…A la suite de cette intervention, on a eu un retour de l’établissement : une des élèves a pu parler de sa situation familiale où elle était victime d’agressions sexuelles. Cela a donné lieu à un signalement.  

 

A quelles formes de violences sont-ils confrontés dans leur classe ou dans l’établissement scolaire ?

Juriste : Ils sont confrontés aux violences verbales et aux violences physiques dans la cour mais également en dehors. Les violences sexuelles sont les plus tabous. Le racket est complètement banalisé ; ils disent « je ne l’ai pas volé, il est d’accord ». Nous rappelons alors le cadre de la loi.

Pour certains jeunes, c’est un peu normal ce qu’ils subissent. Ce n’est pas grave. Par exemple, un garçon qui touche les fesses d’une fille peut répondre « c’est pas des attouchements, c’est normal » et la fille de répondre « ce n’est pas grave ». C’est comme si il fallait accepter cette violence pour entretenir de « bons » rapports. On se rend compte que ces « bons » rapports reposent en fait sur beaucoup de violences verbales, d’intrusion dans la vie privée, de contrôle et de jugements. Les rapports de ces filles avec les garçons se passent « bien » car elles acceptent de subir et cela contribue à banaliser les violences et fait prendre de « mauvaises habitudes ».

Psychologue : Ils sont confrontés à beaucoup de violences verbales banalisées. On travaille ensemble à comment les « débanaliser ». Ils disent que c’est pour rigoler entre copains. Mais à quel moment je suis ta copine et à quel moment je t’insulte ? Où est la limite ? Ils se rendent compte que c’est souvent flou, pas vraiment clair.
Ils sont également confrontés aux violences physiques, au harcèlement, aux violences sexistes (« les filles qui s’habillent comme ça c’est des salopes »).

Ils ont également affaire à des paroles violentes de la part de certains profs (« tu n’es qu’un nul, qu’un bon à rien »). On leur dit qu’ils peuvent faire appel à la médiation de l’inspection académique, écrire une lettre avec leurs parents, en parler aux délégués de classe…pour mettre fin à ce genre de rapports.

 

A qui en parlent-ils ?

Juriste : On se rend compte qu’ils n’ont pas confiance en les adultes pour parler des violences auxquelles ils peuvent être confrontés. Ils nous disent désabusés « ils ne vont rien faire ; ça ne sert à rien ; le prof il ne t’écoute pas ». Même avec les parents, c’est difficile. Quant à l’assistante sociale, la psychologue scolaire… il peut y avoir une gêne pour aller les voir. Pour eux, c’est accepter d’être la victime. Ça fait un peu lâche.

Certains ont également peur des représailles en dehors de l’établissement où ils ne se sentent pas protégé par la Police. On leur rappelle que la Police est là pour protéger les gens mais ils ont souvent des exemples où ils ont l’impression que porter plainte n’a servi à rien. On leur explique les recours dont ils disposent quand ils ont déposé une plainte, en écrivant au procureur.

Psychologue : On se rend compte qu’ils parlent très peu de ces violences. Aux copains mais rarement aux adultes.

 

Quels impacts  peuvent avoir ces échanges sur leurs rapports entre eux, leur comportement, leur raisonnement ?

Juriste : Tout d’abord, pointer du doigt des choses qui pour eux sont insignifiantes, qu’ils considèrent comme banales comme les violences verbales. Ce n’est pas parce qu’on en rigole que ce n’est plus de la violence.
Cela leur permet aussi de prendre du recul par rapport à la violence en général et de trouver en eux-mêmes des moyens d’éviter que cette violence ne s’installe.

Par défauts d’explication, certains élèves ne comprennent pas les missions de certains professionnels comme l’assistante sociale, la psychologue scolaire et donc ne vont pas les solliciter facilement. Ils prennent également conscience que les adultes ont le devoir de les protéger et qu’ils peuvent aller leur parler sans avoir peur de les déranger.

Les interventions peuvent permettre de crever l’abcès quand il y a des tensions dans un établissement. Cela peut être l’occasion d’en parler pour la première fois.

Beaucoup pensent que les professeurs sont les rois, que l’on ne peut pas aller leur parler si on n’a pas apprécié la façon dont il leur avait parlé. On leur explique que leurs délégués de classe peuvent aussi servir de relais dans ces cas là. 

Psychologue : Les jeunes peuvent prendre conscience de la banalisation des insultes.

Il peut aussi y avoir un changement dans leur façon de réagir vis-à-vis de la violence. Ils voient qu’il existe d’autres moyens de réagir que le « œil pour œil, dents pour dents », que des personnes ressources peuvent aider et qu’il est possible de demander de l’aide.

Pour qu’il puisse y avoir des changements dans leur comportement quotidien, il faudrait plusieurs interventions sur l’année. Une seule intervention ne suffit pas. Les jeunes eux-mêmes nous demandent de revenir.

 

En quoi le dispositif Jeunes Violences Ecoute peut-il les aider ?

Juriste : notre dispositif téléphonique propose une écoute anonyme par des psychologues et des juristes où il n’y a pas de risques de représailles. Il y a moins de peur. C’est aussi les pousser à se saisir des institutions qui existent pour les jeunes dans les mairies par exemple. Ils sont peu à savoir qu’il y a des points d’accès au droit gratuit pour les mineurs.

Parler des violences dont on souffre est un premier pas. Le pire, c’est de ne pas arriver à en parler. Sur les forums du site internet, les jeunes peuvent trouver des témoignages d’autres jeunes qui sont dans la même situation et voir comment ils ont trouvé des solutions.

Notre dispositif permet aussi de sensibiliser les élèves aux effets dévastateurs des violences quotidiennes qui font mal, ne plus donner envie d’aller en cours. La scolarité peut alors en prendre un coup.

Psychologue : Ce dispositif leur permet de pouvoir parler de la violence et sortir ainsi du cycle du silence dans lequel les victimes et les témoins peuvent s’enfermer. Il leur permet aussi de se questionner eux-mêmes sur leur rapport à la violence et de savoir qu’il existe des solutions pour sortir de ces violences.