
Autres catégories
- Alcool et Violences
- Face à la violence d'un élève : comment être aidé ?
- Filles - Garçons : mixité, parité, égalité ?
- Handicap et Violence
- Harcèlement entre élèves
- Les actions de prévention de la violence en milieu scolaire
- Nouvelles formes de violences
- Prise de risques à l'adolescence
- Prostitution des mineurs
- Sexualités et violences
- Signaler
- Violences en milieu sportif
- Violence et droit
Entretien avec Marie Choquet
Réalisé pour le site internet « Jeunes Violences Ecoute »
Juin 2009
Marie CHOQUET est épidémiologiste, psychologue et directrice de recherche à l'INSERM (Institut National de la Santé et de la Recherche Médicale) U 669. Elle est membre de plusieurs comités scientifiques, en particulier de l'OFDT (Observatoire Français des drogues et des toxicomanies), de l'INPES (Institut National de la Prévention et de l'Education pour la Santé), l'IREB (Institut de Recherches scientifiques sur les Boissons), Fil Santé jeunes, la Fondation Wyeth... Elle dirige depuis plusieurs années les enquêtes « ESPAD » en partenariat avec l'OFDT et de l'Education Nationale. Elle est l'auteur de nombreux ouvrages sur les conduites addictives, de rupture ou suicidaires des adolescents et s'occupe des grandes enquêtes sur la santé des jeunes depuis trente ans.
Vous vous intéressez à la santé des adolescents et des jeunes, notamment à l’évolution de leurs comportements par rapport à l’alcool. Constatez-vous de nouveaux modes de consommation d’alcool chez les jeunes ? Y-a-t-il, selon vous, des différences entre la consommation d’alcool des filles et celles des garçons ?
Alors, c’est très intéressant cette histoire d’alcool parce qu’on observe un changement depuis maintenant 1970… ça doit faire 40 ans… Dans les années 80-90, où on a vu apparaître effectivement, chez les jeunes, un usage d’alcool plus sur le mode d’ivresse que sur le mode de consommation régulière, qui lui par contre s’est écroulé depuis 1970 … On avait alors autour de 15% de lycéens qui buvaient tous les jours, maintenant on est à moins de 5%. Donc ça, c’est vraiment un comportement qui n’existe quasiment plus. En tous cas, durant l’adolescence. Après, ça revient bien sûr. Mais on a vu cette augmentation de la recherche d’ivresse. Comme souvent, il y a un décalage entre ce que l’on a observé et le moment où l’on en parle dans la grande presse.. On a eu exactement le même phénomène avec le cannabis : une augmentation entre 1993 et 1999 qui est passé inaperçue, puis 7 ans après, on en parle…comme si c’était un phénomène récent ! Ainsi, alors qu’on pense volontiers que l’épidémiologie a un petit train de retard, et bien là elle a plutôt de l’avance !!
Vous m’avez demandé aussi, concernant les différences garçons-filles : pour moi, c’est une deuxième question. Oui, c’est vrai et depuis très longtemps les garçons sont plus nombreux à consommer et à consommer régulièrement de l’alcool que les filles. C’est intéressant de constater que la différence persiste, alors qu’il s’agit d’un produit licite, et que l’offre économique est la même pour tous. Pour le tabac, l’évolution a été différente : on avait une différence garçons-filles qui s’est estompé en l’espace de 20 ans. Actuellement les filles sont aussi nombreuses à fumer et à fumer régulièrement que les garçons.
On pensait que pour l’alcool l’évolution allait aller dans le même sens que pour le tabac, or il en est rien. Constat plus intéressant encore ; la différence garçons /filles est moindre pour le cannabis que pour l’alcool alors que le cannabis est illicite et on sait très bien que les filles sont moins enclines à transgresser que les garçons.. Comme quoi, ce n’est pas que le statut légal qui est en cause, mais bien le statut social : c’est-à-dire le fait que pour une femme, ce n’est pas bien vu de boire et surtout de s’enivrer. Et ça, finalement, c’est une transgression qui est plus puissante que la transgression légale...
A partir de vos recherches, que pensez-vous de la consommation excessive d’alcool chez les adolescents ? Quels sont, pour vous, les risques à court terme et à long terme de la consommation d’alcool par un jeune ?
C’est vrai que, je vous le disais, on a observé une diminution de la consommation d’alcool régulière. Celle-là, ne comporte pas les mêmes risques que l’ivresse. L’ivresse a elle un risque immédiat. On pense à l’accident de la route en tant que conducteur et on a fait beaucoup d’actions là-dessus. Mais, finalement, il y a aussi un risque d’accident en tant que piéton… Bizarrement, on a moins parlé de ce risque d’accidents piétons, alors qu’il existe, surtout pour les mineurs – les mineurs prennent finalement moins la voiture, conduisent moins et ont moins souvent des amis qui conduisent. Il y aussi le risque de violence – non pas que l’alcool soit le seul facteur qui détermine la violence mais il va la faciliter évidemment –, puis les risques liés à une sexualité non consentie et tous les problèmes qui y sont associés, comme le viol.
Par exemple, on a trouvé dans l’enquête IREB, qu’on a plus de garçons que de filles qui ont subi une violence sexuelle après consommation d’alcool.A long terme, c’est le risque de dépendance qui est en cause. Ce risque est vraisemblablement plus psychologique et psychiatrique que purement somatique. Et c’est cela qui a peut-être changé. Ce n’est pas tant la dépendance purement somatique et la cirrhose qu’on peut redouter chez les jeunes, mais les problèmes psychologiques et psychiatriques qui peuvent y être associés.
Quel rôle joue l’environnement familial dans la consommation ? Y-a-t-il, selon vous, un profil d’adolescent consommateur d’alcool ?
C’est deux questions en fait, parce que le problème de l’alcool, c’est en soi difficile, plus difficile, si vous voulez, que d’autres produits. On a en même temps une consommation socialisée qui est finalement un peu signe d’être bien intégré dans un groupe et une consommation indicateur de malaise, quand ça devient trop régulier, trop fréquent et que les limites ont dépassées – quand on est très souvent ivre, on s’intègre plus, alors que quand on boit un peu, ça facilite la socialisation. Le profil de non-consommateur est un jeune qui ne consomme pas, soit pour des questions religieuses, soit parce qu’il a un des parents est alcoolique et que le jeune ne veut absolument pas devenir comme lui…Bien sûr il y celui (et surtout celle) qui n’aime pas le goût de l’alcool…. Le gosse qui va bien, c’est celui qui boit un peu, pas beaucoup, et pas très régulièrement, à l’occasion. Et puis, il y a celui qui va plus mal, qui serait dans une certaine régularité. Ca, c’est les trois profils. Le rôle des parents, là-dedans… on voit que quand les parents en parlent avec leurs enfants, quand ils disent qu’ils sont contre, qu’ils veulent préserver l’intégrité du jeune… Ca marche !! Bien sûr, il ne faut pas que ce soit un « non », je dirais autoritariste, mais un « non » qui s’explique, qui se comprend...
J’ai regardé ce qui se faisait à l’étranger. Les Hollandais, qui sont un peuple très pragmatique ont fait des actions auxquelles je souscris. Ainsi, ils proposent aux parents d’un jeune qui, vers 12, 13, 14 ans sort avec des copains dans la maison de l’un ou de l’autre, de parler de l’alcool avec les autres parents et de se mettre d’accord sur l’accessibilité des boissons alcoolisées. Plutôt que d’en parler après, ou juste avant, ils proposent d’en parler longtemps en avance, collectivement. Après tout, les enfants sont mineurs, on a quelque chose à leur dire, nous sommes responsables d’eux. Ainsi, ce n’est pas un parent qui décide, mais un groupe de parents. Je trouve que c’est intelligent parce qu’on a toujours l’impression d’être seul alors qu’en fait on est quand même toujours ensemble. Comme la consommation d’alcool chez les jeunes est essentiellement une consommation de groupe, et rarement une consommation solitaire, c’est toujours un collectif de parents qui est impliqué. Il faut donc en parler et se mettre d’accord. En termes de prévention cela permet de réfléchir.
En France, on prend une attitude différente. On dit que les parents sont responsables, qu’ils ne sont pas assez ceci, pas assez cela… mais en fait, on leur donne rarement des clés pour qu’ils puissent se débrouiller et c’est vrai que l’alcool est quand même un peu un sujet tabou. D’abord, parce que tous les parents en consomment (ils se sentent de ce fait coupable et pas légitime d’interdire). Ensuite, parce qu’on agit rarement collectivement (avec les autres parents) et chacun reste avec ses problèmes, ses tabous, ses craintes …et ses adolescents !!! Or, on peut parler avec les jeunes de la perte de contrôle. On peut perdre le contrôle avec l’alcool, on peut perdre le contrôle avec le cannabis. On peut perdre le contrôle avec une excitation extrême. On peut perdre le contrôle quand on est trop amoureux et qu’on ne sait pas ce qu’on fait… En fait, le « trop », je dirais, peut se discuter quelque soit l’âge du sujet.
Comment s’adresser aux jeunes et les sensibiliser aux dangers de l’alcool ? La prévention vous semble-t-elle efficace à cet âge ?
Le tout est de savoir comment on leur parle d’alcool. On est toujours en train de leur dire « il ne faut pas » et ils en ont un peu de marre de « il faut pas » : il ne faut pas une sexualité comme-ci, il ne faut pas manger comme-ci, il ne faut pas… Au jour d’aujourd’hui, les jeunes ont l’impression qu’ils sont la cible de toutes les actions de prévention. Et cette prévention ressemble plus à un rejet qu’à un réel soucis d’autrui. C’est un petit peu une prévention anti jeunes. Selon moi, cela ne va pas marcher. Même si on peut les informer via les cours de sciences naturelles… où on peut dire les choses tout à fait scientifiquement prouvées. Ce n’est pas la question. Après, c’est « qu’est-ce qu’on discute avec eux » ?
Au fond, les jeunes d’aujourd’hui ont envie de s’éclater parce qu’ils ont envie d’oublier toutes les difficultés qui les entourent (stress scolaire, difficultés avec les parents etc). Leurs questions tournent autour de « quel est le sens de ma vie ? », « qu’est-ce que je peux faire ? », « qu’est-ce que je peux maîtriser ? ». A partir de là, on peut peut-être discuter de cela avec eux sur l’alcool plutôt que leur dire « c’est mauvais ». Je dois dire que peu d’adultes discutent de la vie avec eux. Et finalement les gosses nous disent « personne ne nous parle » . Certes, il y a des affiches partout où on leur dit comment il faut faire, mais la parole immédiate d’un adulte responsable leur manque… Ce que les jeunes demandent au fond, c’est que des adultes prennent leur rôle d’adulte au sérieux et leur parlent. Là, vous voyez, il y a du travail à faire. Et l’alcool peut être une occasion. Mais, je crois qu’il ne faut pas penser qu’on va pouvoir faire de la prévention de vie si on parler uniquement des produits, uniquement en « non ». Ils demandent bien d’autres choses. Si on leur montre que finalement c’est eux qui nous intéressent et qu’on prend notre rôle d’adulte au sérieux, qu’on ne fait pas comme les gosses, qu’on est des adultes responsables, on peut leur dire des choses.
Après, il ne faut peut-être pas être naïf, tout ce qu’on va leur dire ne va peut-être pas être suivi à la règle. Mais, il faut les questionner et oser interdire. Après tout, l’interdiction fait partie de la vie. Je crois que quand ils ont 12,13 ans, il faut savoir dire « non », sans explication. Et plus ils deviennent âgés, plus on peut leur faire comprendre le pourquoi du comment. Mais aussi leur donner des clés pour faire autrement et mieux. Par exemple, il y a une action de prévention que je trouve très astucieuse plutôt que de toujours dire « non » : à côté d’une soirée avec alcool, on leur a organisé une soirée « crêpes ». C’est-à-dire, une soirée qui avait pour but de faire que les jeunes étaient ensemble autour de quelque chose qui quand même se mangeait, ce qui n’est pas désagréable et qui est bon et où on commence à parler avec eux. Et en fait, on s’est aperçu que les jeunes, au lieu d’aller à la soirée « alcool » où ils buvaient, ils ont préféré la soirée où on pouvait discuter avec les adultes autour de quelque chose qui était quand même très agréable : l’odeur des crêpes, la chaleur des crêpes, le côté festif…
On se doit d’inventer d’autres modes de sociabilité car on ne va pas pouvoir supprimer la sociabilité des jeunes. C’est vrai que l’adolescence c’est l’âge de la sociabilité, et tant mieux !! C’est vrai que c’est l’âge où on se pose des questions, et tant mieux !!! Faisons alors des choses avec eux, pas contre eux… Sans les envahir bien sûr, parce qu’ils veulent garder une certaine distance avec les adultes, pour construire eux-mêmes leur mode de vie…
Quels sont les liens que vous pourriez faire entre alcool et violences, entre alcool et comportements violents : violences subies, agies ou retournées contre soi ? Est-on violent parce qu’on boit ? Boit-on parce qu’on est violent ?
D’abord, « alcool » et « violences » peuvent être liés au même facteur, comme le mal-être par exemple, ou la violence subie… Cela dit, on sait, qu’après consommation d’alcool, on peut être violent, on ne peut pas nier le lien. Mais c’est souvent une violence qui existait déjà, seulement voilà, l’alcool permet de la libérer. L’alcool, comme d’autres produits, libèrent les pulsions. Mais cela peut aussi être l’excuse…Par contre, on ne parle pas assez de la liaison « alcool » et « violence subie ». Effectivement, quand on boit trop, on peut perdre sa vigilance, sa capacité à voir clairement sa situation, on va laisser une situation ambigüe s’installer qui va aboutir à ce qu’on se fasse violenter et là du coup on ne va pas avoir suffisamment de défenses. Cette violence subie peut être en effet liée à cette consommation d’alcool et cette consommation qui va faire dire qu’on n’est pas bien, qu’on ne sait pas bien faire… C’est toute cette liaison entre « violences », « violences subies » et « mal-être » qu’il faut mettre en perspectives.
Que pensez-vous d’une ligne téléphonique et d’un site internet sur la thématique de la violence (comme ceux de Jeunes Violences Ecoute ») ?
La violence, c’est vraiment quelque chose que les jeunes vivent, c’est donc une réalité. Et, toutes les études montrent que ce sont les jeunes plus que les adultes qui sont le plus soumis à cette réalité-là, autant au niveau de la violence subie que de la violence agie, parce que les deux sont quand même très inter corrélés. Ils subissent beaucoup de violence. Ils sont assez violents... Mais il y a des jeunes qui subissent des violences parce qu’ils ne s’aiment pas, qu’ils n’ont pas assez de défenses, qu’ils n’osent pas assez dire non et qu’ ils se mettent dans des situations de fragilité. D’autres qui sont violents pour ne pas perdre la face, d’autres encore qui sont des victimes occasionnels… Il faut donc en parler pour démêler les fils de leur histoire.
Un jeune de 14 ans qui se retrouve le soir dans la rue se met dans une situation de fragilité. Un jeune qui fugue, et surtout qui fugue la nuit se met dans une situation à risques. Donc, on voit que là, s’il subit une violence, il l’a un peu cherchée. Il l’a cherché parce qu’il ne va pas bien. Donc, c’est à l’écoutant d’être plus fin. Et c’est en ça que je trouve qu’il faut que les écoutants soient bien formés. Car sa réponse va influencer le jeune, quelle responsabilité !! La formation devrait donc être le premier objectif de la téléphonie sociale. Quand on regarde les jeunes qui téléphonent à Fil Santé Jeunes, ce sont plus des jeunes qui ont soit des problèmes de santé somatique soit du mal-être et pas nécessairement des jeunes qui ont subi des violences et avec qui on pourrait réfléchir autour de ça. Je crois que c’est une porte d’entrée. Après, ce qu’il faut prévenir, c’est la simplification des adultes et leur naïveté. Ils seraient parfois prêts à prendre les choses au premier degré et ne pas justement questionner le problème.
BIBLIOGRAPHIE :
- CHOQUET (M.) et al. - « Les substances psycho actives chez les collégiens et lycéens : consommations en 2003 et évolutions depuis dix ans », Tendances, 2004, 35: p. 6.
- Participation à une expertise sur « Le Trouble des conduites chez l’enfant et l’adolescent » (téléchargeable en PDF).
- CHOQUET (M.), CHABROL (H.), COSTENTIN (J.), "Le cannabis et ses risques à l’adolescence", éditions Ellipses, 2006.
- BAUDRY (P.), BLAYA (C.), CHOQUET (M.), "Souffrances et violences à l’adolescence. Qu’en penser ? Que faire ?", Issy-les-Moulineaux, ESF (Actions sociales/confrontations), 2000, 161 p.
- BRACONNIER (A.), CHILAND, (C.), CHOQUET (M.), "Idées de vie, idées de mort : la dépression en question chez l’adolescent", Paris, Masson, 2004, 151 p.
- BRACONNIER (A.), CHILAND (C.), CHOQUET (M.), "Secrets et confidents, au temps de l’adolescence", Paris, Masson, 2001, 96p.
- CHOQUET (M.), GRANBOULAN (V.), "Les jeunes suicidants à l’hôpital", Paris, INSERM, 2004, 206 p.
- CHOQUET (M.), HASSELER (C.), LEDOUX (S), "Adolescents (14-21 ans) de la Protection judiciaire de la jeunesse et santé : enquête épidémiologique", Paris, INSERM, 1998, 146 p.
- RUFO (M.), CHOQUET (M.), "Regards croisés sur l’adolescence, son évolution, sa diversité", Paris, Editions Anne Carrière, 2007, 514 p






