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Entretien avec Sylvie Angel
Sylvie Angel est psychiatre et thérapeute familiale. En 1980, elle a fondé le centre Monceau, centre de thérapie familiale recevant des toxicomanes et leur famille. Elle a quitté le centre Monceau en 1999 et fondé le cabinet Pluralis où elle exerce aujourd’hui.
A propos de la famille, de la toxicomanie et de la violence, diriez-vous que les familles où existe de la toxicomanie sont particulièrement violentes ?
Ce n’est pas ce qui caractérise les familles de toxicomanes. Ce qui caractérise les familles de toxicomanes, c’est la transgression et le rapport à la mort. Dans les familles violentes, on a des configurations très variées. L’alcool va souvent créer un climat de violence mais il y a des drogues qui éteignent la violence. Les gens sont tellement défoncés que, même s’ils peuvent être dans la violence en étant suicidaires ou faisant des overdoses, une des fonctions de la drogue c’est quand même d’être une automédication qui vient à la place d’une violence. Les familles violentes appartiennent à des configurations variables. Il y a des familles incestueuses, sans limites. Ce qu’on voit très souvent, ce sont des familles monoparentales où, au moment de l’adolescence il y a une problématique particulière avec le parent qui a la garde - en général la mère.
Diriez-vous qu’il existe des fonctionnements familiaux addictifs ?
Tout à fait. Il y a des comportements de dépendance qui touchent à la fois les enfants, les parents et les grands parents. On a décrit dans nos travaux des généalogies de la dépendance.
Et vous prenez en charge ces problématiques, dans votre pratique quotidienne ?
J’en prends en charge à Pluralis mais c’est surtout une des spécialités du centre Monceau. L’idée est d’utiliser le modèle des thérapies familiales, très opérant, je pense, dans ce type de famille.
L’influence de la famille est-elle importante dans la construction d’une toxicomanie, en particulier dans la découverte d’une substance et la poursuite de la consommation ?
Oui, complètement. On a beaucoup décrit les processus de déni de la toxicomanie qui sont assez proches de ce qu’on voit aussi dans les familles d’anorexiques. Il y a déni de quelque chose qui se voit et qui est visible par tous mais ça dépend aussi du type de produit. On a décrit les mécanismes de déni avec l’héroïne. Par contre, dans des familles avec usage de drogues comme le haschisch, le fonctionnement n’est pas du tout le même. On n’est pas du tout dans le déni, là. On est plutôt dans des transactions parfois perverses ou dans des problématiques de parents un peu « adolescents », où les barrières générationnelles n’ont pas été bien mises en place, je dirais. Je reçois beaucoup de parents qui fument du hasch.
Quels sont les effets que peut avoir une toxicomanie sur une famille?
Si un des membres ne va pas bien, tout le monde souffre. Après, il y a toutes les configurations possibles du retentissement d’une difficulté sur le groupe familial. Toute difficulté individuelle, mineure ou majeure va retentir. Les réactions sont variables selon l’âge des parents, le milieu socio- économique, les antécédents familiaux, la capacité des parents à gérer une crise, à intervenir et, évidemment, à réagir.
Là, on parle du cas de figure où c’est l’enfant qui est « toxicomane » ?
Oui. On ne va pas dire « toxicomane ». Ça ne suffit pas. Parmi les usagers de drogues, il y a les usagers de drogues types drogues douces, les usagers récréatifs, ceux qui sont dépendants de drogues dures. Les interactions ne sont pas les mêmes. On ne peut pas réduire les toxicomanies à la toxicomanie. Ce qui est intéressant dans la prise en charge familiale, c’est que l’on comprend mieux l’histoire individuelle à partir de l’histoire collective, de l’histoire familiale : d’où viennent les parents ? Quel a été leur parcours ? Comment ensuite ils ont élevé leurs enfants en fonction de leur propre modèle éducatif, de leurs propres fragilités, de leur propres interactions ?
Au moment où une famille découvre qu’un de ses membres consomme une drogue, elle ne sait souvent pas comment réagir. Que conseillez-vous dans ces cas-là ?
Evidemment de mettre des mots plutôt que d’agir. Il y a des comportements tout à fait inadaptés de parents comme fouiller dans le catable, lire le cahier intime… Des conduites de vérification qui ne permettent pas de restaurer le dialogue et un climat de confiance. Donc il y a l’idée d’aborder frontalement l’adolescent en disant : « Ecoute, je sais que tu fumes, je sais que tu prends de la coke… maintenant on va voir ce qu’on va faire. » Le « pourquoi ? » n’a pas de réponse, c’est maladroit de demander : « Explique-moi pourquoi tu te drogues. » Si les gens avaient la capacité d’expliquer les choses, ils ne prendraient pas de drogue. Donc il faut être beaucoup plus dans la question : « Qu’est-ce qu’on fait ? » pour les parents. Comment on comprend, aider la famille à comprendre, c’est pour le thérapeute.
De toute façon, une prise en charge thérapeutique est très recommandée ?
L’idée, c’est de faire au moins une évaluation de ce qui se joue dans la famille. C’est-à-dire que bien souvent, à partir d’une prise en charge ponctuelle autour d’un problème de hasch, on découvre qu’en fait celui qui est le plus en difficulté c’est le frère qui n’est pas du tout suivi ou la sœur aînée anorexique. Ça m’est arrivé plein de fois. C’est-à-dire qu’à partir d’un enfant qui agite un drapeau, on peut s’apercevoir que la fratrie, ou un parent, est en grande difficulté. A ce moment-là, on recadre les choses en disant que certaines personnes sont en très grande souffrance et que toute la famille souffre.
Donc ce n’est pas forcément la personne qui manifeste le symptôme qui est la plus en souffrance ?
Voilà.
Autre chose : quand un parent consomme de la drogue, ça joue souvent en sa défaveur auprès des services sociaux ou des instances judiciaires. Sont-ils forcément aussi négligents que l’image que l’on peut en avoir ?
Si vous avez des parents qui sont défoncés toute la journée, c’est normal que les services sociaux n’aient pas un regard positif. Mais là aussi, il faut aller un peu plus loin dans l’histoire individuelle. Il m’est arrivé de porter à bout de bras une mère très grande alcoolique, que l’on retrouvait dans le caniveau tous les quatre matins, pour qu’elle ne soit pas déchue de ses droits parentaux. Aujourd’hui cette femme est totalement abstinente. Elle a quinze ans d’abstinence derrière elle. Si on lui avait enlevé ses enfants, je pense qu’elle se serait foutue en l’air. L’idée c’est aussi de comprendre pourquoi les gens se droguent ou boivent et de les aider dans ce qu’il y a de positif chez eux. Mais si un enfant est en danger, il faut évidemment prendre des mesures temporaires pour le protéger.
Y a-t-il des particularités dans la prise en charge en thérapie familiale de ces familles ?
Non. La thérapie familiale c’est l’idée qu’il y ait deux générations ensemble, les parents et les enfants. Je demande toujours à voir toute la fratrie. C’est très important puisque, comme je le dis souvent, il y a un frère ou une sœur qui va beaucoup plus mal et que ce n’est pas repéré par la famille. La seule particularité c’est quand une famille est séparée. Est-ce qu’on voit les parents ensemble ou est-ce qu’on fait ce qu’on appelle une thérapie alternée (c’est à dire une fois avec le père, une fois avec la mère). La question se pose particulièrement s’ils ont, comme on dit, recomposé leur vie. Il faut évaluer aussi si on doit voir la belle mère ou le beau père ou pas. Je ne fais que du sur mesure.
Quel rôle peut jouer la famille dans la démarche thérapeutique ?
La thérapie familiale c’est aider une famille à retrouver des capacités auto-curatives. C’est-à-dire redonner du pouvoir à la famille pour qu’elle puisse se prendre en charge ; l’aider à dépasser la crise. C’est vrai que c’est très important d’être aidé par la famille. Je dis toujours : « Vous connaissez votre enfant mieux que moi. » Il y a des comportements inadéquats mais il y a aussi des comportements positifs. Il y a des parents qui vont retrouver de l’énergie, de la ressource… Je pense en particulier à une famille avec trois enfants, où le père était complètement effacé, complètement disqualifié par la mère. Après deux entretiens où tout le monde traînait la patte pour venir, le père a pris la parole en disant : « Moi je pense c’est important, c’est le seul endroit où je peux prendre la parole. » Tout d’un coup il a retrouvé son pouvoir de père parce qu’il y avait un espace qui le permettait.
Est-ce que parfois ça ne marche pas ?
Bien sûr. On n’est pas tout-puissant. Ça ne marche pas pour plein de raisons. Parce que le thérapeute est submergé, parce que la famille est très rigide, va faire front et disqualifier tous les thérapeutes. On voit comme ça des familles qui vont vous expliquer qu’ils ont vu untel et untel - que vous connaissez très bien - et qui sont les plus mauvais thérapeutes de la terre… Alors on explique qu’on est en effet un très mauvais thérapeute mais que l’on va quand même essayer de comprendre quelque chose à leur histoire. Et puis il y a des gens avec qui on ne sait pas comment ça va évoluer. Ils peuvent interrompre un processus que l’on voudrait voir continuer mais cela ne veut pas dire que ça n’a pas marché. Ça peut vouloir dire qu’ils ont besoins de plus de temps ou qu’ils vont revenir. Il peut y avoir des interruptions, il peut y avoir des échecs, il peut y avoir aussi des choses un petit peu bâtardes.
Combien de temps peut durer une thérapie familiale ?
Là aussi ça dépend des problèmes posés, de la disponibilité de l’équipe thérapeutique, de la disponibilité de la famille, de l’investissement dans la thérapie et, éventuellement, des thérapies associées ou des hospitalisations. En moyenne, je dirais que pour un problème de toxicomanie, il vaut mieux compter deux ans, à raison d’une séance par mois ou toutes les trois semaines. Il y a des thérapies pour des problèmes plus simples, où l’on peut régler les choses en trois ou quatre entretiens et puis des thérapies pour des pathologies beaucoup plus lourdes. Là, ce sera à la fois thérapeutique mais aussi de l’accompagnement. Ça va durer encore plus longtemps.
La phase d’accompagnement prolonge le processus thérapeutique ?
Cela dépend. Avec quelqu’un qui a une pathologie mentale grave, qui est schizophrène par exemple et qui prend de la drogue, on ne dit pas qu’en deux ans, on aura terminé la thérapie. La demande de la famille joue beaucoup. Elle peut épuiser le thérapeute ou le thérapeute peut accompagner la famille, trouver des choses intéressantes à négocier avec elle. En tous cas l’accompagnement est utile parce qu’il y a une usure des soignants mais aussi de la famille. Avec un patient psychotique qui rechute tous les quatre matins, qui prend n’importe quel produit, qui fait des overdoses, qui se retrouve à l’hôpital etc., il faut qu’il y ait un accompagnement en période de crise et en période de calme, un lieu de parole permanent pour les parents, pour qu’ils puissent gérer les interactions, pour leur permettre de réfléchir un petit peu à ce qui a déclenché la crise ou la rechute.
Et quand ça fonctionne bien et que ça s’améliore est-ce que l‘amélioration correspond à une disparition du symptôme, à l’arrêt de la consommation ?
Il y a disparition du symptôme et amélioration de vie pour l’ensemble des membres de la famille. La disparition du symptôme peut être immédiate. Cela ne suffit certainement pas pour dire qu’il y a des changements durables. Le problème, quand on est dans la drogue, ce n’est pas d’arrêter, c’est de pas rechuter.
Est-ce que les familles que vous rencontrez entendent aisément cela ?
Non parce que les gens souvent disent : « Ça va mieux, on arrête. »
Est-ce que certains reviennent par la suite ?
Cela dépend. Ce n’est jamais pareil. Chaque famille est différente. Il y en a qui reviennent, d’autres qui ne reviennent pas.
Qu’est-ce qui réunit ces familles, alors, finalement ?
J’ai beaucoup publié là-dessus. Il y a certaines transactions particulières dans des familles où il y a consommation d’héroïne. Pour le haschisch, c’est différent, pour la cocaïne ou les solvants aussi. Donc c’est vrai que le choix du produit répond à une pathologie ou à une histoire différente et qu’en effet, on ne peut pas mettre toutes les toxicomanies ensemble.
Pourquoi orienter ces familles vers une thérapie familiale ?
Le problème c’est que les gens qui prennent de la drogue, ils n’auront pas très envie de consulter en individuel. Ils viendront une fois en touriste et ne reviendront pas ensuite. En général, les comportements d’action, de passage à l’acte, de prise de produit etc. prennent la place des représentations mentales. Donc il y a très peu de gens utilisant des produits qui vont adhérer à un processus psychothérapique. En général, ils ont une pensée opératoire, ou ce qu’on appelle de l’alexithymie [difficulté à exprimer ses émotions par la parole, ndlr]. Le cadre familial redonne une dynamique que l’on n’a pas en individuel. Ça fonctionne parce qu’il y a une richesse historique de la famille. C’est dynamique, il y a toujours quelqu’un qui parle, le thérapeute va être beaucoup plus dynamique qu’en travail individuel. Donc je pense que cela correspond particulièrement bien à ce type de pathologie.
Est-ce que vous avez quelques adresses à recommander particulièrement ?
Quand j’ai créé le centre Monceau c’était justement pour avoir un lieu de soin gratuit et anonyme, pour donner une chance supplémentaire pour que les gens consultent. C’est une clientèle quand même un peu difficile, qui annule les rendez-vous, qui ne va pas venir à l’heure, etc. Une structure publique comme Monceau permet cette souplesse. Avec une équipe, on peut se dire qu’il y a toujours un relais. Si vous êtes installé en privé, c’est très compliqué de gérer des patients qui vont venir avec deux heures de retard. Je ne dis pas que c’est facile dans le public mais en gestion privée c’est absolument impossible parce qu’il n’y a pas cette équipe présente tout le temps.
Vous avez passé vingt ans au Centre Monceau, que vous avez quitté il y a une dizaine d’années. Avez-vous constaté des évolutions au cours de ces vingt années ?
Bien sûr. Les drogues ont évolué, le sida est passé par là, on a autorisé la substitution. Ça a été des temps forts dans les prises en charge de toxicomanies. Aujourd’hui, on est beaucoup plus dans les polytoxicomanies avec usage d’alcool etc. Et on voit beaucoup plus de comportements alcooliques précoces qu’auparavant. C’est mon point de vue aujourd’hui, de psychiatre. Il faudrait demander à quelqu’un de Monceau pour savoir exactement ce qu’ils en pensent.
Lien vers le site du Centre Monceau : www.centre-monceau.fr
Lien vers le site du cabinet Pluralis : www.pluralis.org
Quelques livres de Sylvie Angel :
-
Les toxicomanes et leurs familles, Sylvie et Pierre Angel, éd. Armand Colin, 2003
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Décrocher c'est possible ,Sylvie Angel, éd. Marabout, 2004
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Fini la cigarette ! de Sylvie Angel, éd. Marabout, 2005
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Ah, quelle famille ! : Un homme, une femme, des enfants : comment être heureux ensemble, Sylvie Angel, éd. Pocket, 2005
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Des frères et des soeurs : La complexité des liens fraternels, Sylvie Angel, éd. Marabout, 2002
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Comment bien choisir son psy ? Pierre et Sylvie Angel, Livre de Poche, 2000)
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Ce que je ne peux pas vous dire : 26 collégiens parlent, ouvrage collectif dirigé par Sylvie Angel, et Marie-Thérèse Cuny, éd. Pocket, 2003
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Mieux vivre ma vie, Sylvie Angel, éd. Larousse, 2008 -
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La deuxième chance en amour, Sylvie Angel et Stéphane Clerget, éd. Odile Jacob
2008 -
Les mères juives, Aldo Naouri, Sylvie Angel et Philippe Gutton, éd. Odile Jacob, 2007
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Cahiers critiques de therapie familiale et de pratiques de reseaux, n°32 : fratrie à quel prix ?, 2004 (Pour les professionnels)






