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Entretien avec Nicole Catheline
Présentation
Je suis pédopsychiatre. Je m'occupe d'enfants et d'adolescents. Je travaille aussi beaucoup sur les difficultés scolaires, surtout ce qui concerne le monde de l'école depuis une trentaine d'années.
Comment définissez-vous le harcèlement à l'école ?
Le harcèlement à l'école est une conduite qui nécessite trois caractéristiques.
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La première, c'est une conduite intentionnellement agressive : il faut vraiment avoir l'idée. Ce n'est pas au cours d'une bagarre. Donc, ça permet de le différencier de la bagarre.
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Le deuxième critère, c'est une conduite qui se répète régulièrement mais pas nécessairement quotidiennement. Ça, c'est très important. C'est une des raisons pour laquelle le harcèlement dure. Au départ, beaucoup d'enfants ou d'adolescents n'ont pas forcément conscience de la gravité de la chose parce qu'il peut y avoir des périodes de harcèlement qui alternent avec des périodes où ils sont au contraire tout à fait camarades, copains. Et donc, ce n'est pas évident d'analyser la situation pour des enfants. Or, c'est la durée qui entraîne la pérennisation et la gravité du harcèlement.
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Le troisième point, c'est une conduite qui induit une relation dominant-dominé.
Donc, ces trois critères permettent de le différencier de la bagarre, c'est-à-dire d'une situation où en effet, il y a de l'agressivité mais ce n'est pas forcément pour induire une relation de dominant-dominé. C'est une relation pour gagner mais l'autre peut aussi gagner. C'est quelque chose qui théoriquement ne se répète pas et en principe, on est pris dans la bagarre et on n'a pas une intentionnalité.
Ce sont des critères qui permettent de distinguer d'autres actes plus ou moins violents qui peuvent apparaître entre collégiens ou enfants du primaire.
Quelle distinction faites-vous entre agressivité et violence ?
On passe de l'agressivité à la violence quand l'autre devient une gêne à sa propre existence.
Etre agressif envers quelqu'un, c'est un peu normal parce qu'on l'envie, parce que l'on considère qu'il a plus que soi, parce qu'il a de meilleures notes ou parce qu'il est plus beau. C'est de l'agressivité qui est naturelle, qui nous oblige aussi à nous dépasser.
La violence, c'est quand l'autre rend notre situation à nous inacceptable. Si l'autre continue à exister, moi je ne peux pas exister : il faut que je fasse disparaître l'autre.
La violence apparaît quand elle met en cause l'existence de l'autre.
Dans l'agressivité, l'autre existe et est parfois un but à atteindre mais nous ennuie. L'existence de l'autre est tout à fait reconnue dans l'agressivité.
Est-ce que le rapport dominant-dominé est si clairement défini que cela ?
La situation au moment où elle a lieu est une situation dominant-dominé. Mais, bien entendu, beaucoup d'enquêtes l'ont montré : le harceleur et le harcelé ont des besoins narcissiques et affectifs assez proches. Ce n'est pas toujours le même qui se fait harceler. Il y a des enfants qui sont passés de victime à harceleur et vice versa. Il y a des enfants qui ont été harceleurs et qui deviennent victimes. En fait, c'est la situation qui induit une relation dominant-dominé.
Le phénomène de harcèlement est-il en augmentation ? Si oui, pour quelle raison ?
Je ne suis pas sûre que l'on puisse dire avec certitude qu'ils sont en augmentation car on a déjà du mal à s'entendre sur ce qui est du harcèlement. Il aurait fallu, vingt ans en arrière, que l'on est défini ce qu'était le harcèlement et le comparer actuellement.
Les mentalités ont beaucoup changé. Par exemple, pour « la guerre des boutons », personne n'a parlé de harcèlement alors qu'il y avait des situations de harcèlement. Dans « la guerre des boutons », je n'ai jamais entendu prononcer ce mot-là. On a dit : « c'est des bagarres entre gosses ». Ce n'était pas référé comme harcèlement. On a commencé à parler de harcèlement dans les années 70, donc ça fait 40 ans, avec les Anglos Saxons et surtout les gens d'Europe du Nord, les Suédois et les Norvégiens. Dans les pays latins, c'est beaucoup plus récent. Donc, je ne peux pas répondre à cette question.
En revanche, ce qui est intéress ant, c'est qu'au moment où on a fait des enquêtes dans les pays de l'OCDE, ce qui concerne de nombreux pays dans le monde, on a un taux à peu près identique partout. C'est entre 17 et 20% à peu près : c'est-à-dire un enfant sur sept qui est victime de harcèlement. Ce qui est énorme. Ce qui est intéressant, c'est que c'est pareil dans tous les pays. C'est quelque chose qui correspondrait à la nature des enfants. Et si on n'y prend pas garde, ça peu peut-être exploser.
C'est ce que je dis souvent, dans le harcèlement, il y a l'envie et les besoins des enfants d'être reconnu, d'annuler la différence... mais il y a surtout la cécité des adultes qui n'interviennent pas. Je pense que là où ça pourrait augmenter c'est là où les adultes se désintéresseraient de ça et laisseraient faire. Et là on verrait sûrement ce phénomène de harcèlement augmenter.
Est ce qu'il existe des traits de personnalité communs aux élèves harceleurs et aux élèves victimes ?
Harceleurs et harcelés sont des enfants ou des adolescents qui se sentent en décalage par rapport aux autres. Ils ont le sentiment de ne pas être bien à leur place dans le groupe. On a souvent la représentation du harceleur, mauvais élève dans la classe, avec un ou deux ans de retard, plus costaud que les autres et qui va jouer des poings. Ce qui n'est pas faux. On a aussi la représentation, qui n'est pas fausse non plus, de la victime, inhibée, timide, avec des lunettes, qui passe son temps à lire et qui ne fait pas partie du groupe.
On a donc, dans les deux cas, des jeunes qui sont en décalage par rapport aux attentes du groupe, de ce groupe-là. C'est-à-dire que vous les mettez dans un autre groupe, ils ne sont ni harceleur, ni victime. Ce qu'il faut bien comprendre, c'est que le harcèlement est la rencontre d'une personnalité avec un environnement donné. C'est forcément les deux. Il n'y a pas une personnalité type. Il y a des traits de caractère qui peuvent prédisposer mais si vous les mettez dans certains environnements, ça ne se révèlera jamais.
Il y a des fragilités, des vulnérabilités qui sont des sources potentielles de situation de harcèlement.
Quelles conséquences peut-on observer chez les élèves victimes de harcèlement à l'école ?
Il y a des conséquences immédiates et des conséquences à plus long terme.
Les conséquences immédiates sont souvent des conséquences qui vont leur attirer beaucoup d'ennuis par rapport aux adultes. Par exemple, ce sont des enfants qui vont être souvent absents à l'école, qui risquent d'être punis pour leur absence. Les victimes, pour éviter le harceleur peuvent emprunter un chemin détourné, prendre le bus suivant pour ne pas se retrouver dans le même bus que le harceleur, arriver à la dernière minute en classe quand les autres sont rentrés... Il peut y avoir un absentéisme dont ils vont être punis. Donc double peine : 1) ils sont victimes, 2) ils sont punis par les adultes.
Ils peuvent aussi y avoir une irritabilité, une réaction dépressive qui peut les faire punir par les parents aussi. Les parents vont dire : « tu n'as pas à nous répondre comme ça, on ne peut plus rien te dire ».
A plus long terme, on a des choses beaucoup plus profondes. Il peut y avoir des états dépressifs, un décrochage scolaire, des troubles du comportement alimentaire, des tentatives de suicide, des phobies sociales... donc, des troubles importants.
C'est parfois très à distance. Par exemple des jeunes qui ont été harcelé en 6ème- 5ème et qui vont développer ça en 1ère, terminale. Ils ont vécu avec ça. Ils ont le sentiment que cela ne leur arrivera plus et puis tout d'un coup, il y a quelqu'un qui dit une phrase qui rappelle quelque chose et là ça refait sens à ce moment-là. C'est ce qui s'est passé pour une jeune de seconde que j'ai eu en consultation qui avait été victime de harcèlement en 5ème-4ème. Sa 3ème s'était plutôt mieux passée. Elle est rentrée en 2nde et, dans un couloir, deux garçons en passant, c'était des garçons qui ne la connaissaient pas, lui ont dit quelque chose qui lui a rappelé la situation de harcèlement et, à ce moment-là, elle a fait un décrochage scolaire avec une réaction dépressive.
Quel impact sur leur scolarité ?
Le harcèlement peut entraîner un décrochage scolaire à différents niveaux. D'ailleurs, ça peut assez mal tourner pour eux : ça peut être le fait qu'ils ne sont pas concentrés. Cela peut entraîner des redoublements. Ça peut être aussi des enfants qui se sabotent parce que de très bons élèves dans une classe difficile ne vont plus avoir envie d'apprendre pour être comme tout le monde. Ils vont mettre en péril tous leurs goûts pour les études.
Dans ces cas-là, il faut qu'il y ait une action individuelle et une action sur le groupe. Il ne faudrait pas se contenter de l'action individuelle. Il ne suffit pas de proposer au harceleur une mesure éducative et au harcelé une psychothérapie pour regonfler son narcissisme défaillant.
C'est une situation qui a permis que le harcèlement s'installe. C'est aussi que les adultes ont raté quelque chose. Il faut qu'il y ait aussi un traitement du groupe et de la situation.
Quelle position les adultes devraient tenir dans ce genre de situation ?
On a supposé que tout enfant mis dans un groupe connaissait les règles (on se respecte...) mais ça ne va pas de soi du tout. Donc, il est bon de le redire et tous les gens qui ont travaillé sur le harcèlement le disent. On devrait à chaque début d'année scolaire redire les règles de vie : on ne se bat pas, on ne s'insulte pas... Et non pas, dire le premier qui se bat a deux heures de colle.
Il y a une manière de dire les choses qui est pédagogique : pourquoi on ne doit pas se battre, pourquoi on ne doit pas s'insulter. Il faudrait déjà qu'il y ait une entente sur les règles de vie communes qui ne vont pas de soi pour les enfants.
Ensuite, il faut que les adultes, qui voient une situation de harcèlement, interviennent très clairement en disant « ça ne se fait pas », « ça n'est pas possible », au lieu de dire « si on commence à se mêler de ça, on n'a pas fini », « c'est des affaire de gamins », « ça va aggraver la situation », « on va prendre un mauvais coup »... Il y a beaucoup de très mauvaises excuses pour ne pas s'en mêler. Donc, il faut que les adultes prennent sur eux, en disant « ça ne se fait pas ».
Et puis après, s'il y a une situation de harcèlement, il faut que les parents de la victime et du harceleur puissent se rencontrer en présence d'un tiers. C'est vivement souhaité que se soit en présence d'un tiers. Les règlements de compte entre parents, entre famille, ce n'est jamais bon. Et comme, en principe, ça se passe à l'école, c'est assez logique que l'école soit aussi informée de ce qui se passe et participe à cette action.
Et une fois que ça a été réglé en présence d'un tiers, individuellement, il faut qu'une action collective soit menée au niveau de la classe. Une action où l'on puisse réfléchir : « qu'est-ce que, pour vous, une situation de harcèlement ? ». Beaucoup d'enfants et d'adolescents ont des représentations très différentes de ce que c'est que le harcèlement. Pour certains, dire « petit con » de manière répétée, à longueur de journée, ce n'est pas grave. Pour eux, c'est quelque chose d'affectueux et ils ne voient pas du tout en quoi ça pourrait gêner les autres. Il faut qu'il y ait un vrai travail sur les représentations des situations de harcèlement. On peut s'aider, bien sûr, de questionnaires, de choses interactives comme les mises en situation pour les enfants plus jeunes, des débats.... On peut s'aider de films à présenter en disant : « Est-ce que vous pensez que c'est du harcèlement ou pas ? Comment auriez-vous réagit ?».
Mais, il faut qu'il y ait des débats. Surtout, ce qui est important, c'est qu'il faut que toutes ces actions soient reconduites tout au long de l'année. Il ne s'agit pas de la faire une fois et puis c'est terminé. Il faut que les parents et les adultes en général aient conscience que les enfants, laissés seuls dans un groupe, ont tendance à se mesurer, à se bagarrer. C'est assez logique. Il faut régulièrement que les adultes interviennent pour dire « non, ça ne se fait pas » et il faut le répéter. Ce n'est pas parce qu'on l'a fait une fois qu'on a réglé le problème du harcèlement.
Que pensez-vous de la médiation entre pairs pour résoudre les problèmes de harcèlement entre élèves ?
Je pense que c'est un très mauvais plan. Il y a des études canadiennes qui ont montré que ce n'était pas très utile et ça met certains élèves en décalage par rapport aux autres. Ces élèves qui ont été formé à la médiation sont d'emblée différents des autres. Ce sont des élèves qui sont potentiellement des victimes de harcèlement ou peuvent devenir des harceleurs aussi. Je trouve que c'est malhonnête de faire porter ça sur les enfants et de se défausser sur eux alors que c'est aux adultes de porter ça.
L'intervention des adultes ne risque-t-elle pas d'isoler davantage la victime ?
C'est derrière cela que se cachent beaucoup d'adultes pour ne pas intervenir : « Ca va aggraver son cas », « Il faut qu'il apprenne à se débrouiller »... On entend ça des dizaines de fois. Ce n'est pas une question de savoir se débrouiller. C'est une question d'une différence qui met à mal un autre qui ne supporte plus la différence. Ça n'a rien à voir avec savoir se débrouiller dans la vie, avec la sociabilité.
Si vous envoyez un enfant chercher une baguette de pain tout seul et qu'il vous dit « J'ai peur d'y aller », le contraindre un peu, lui dire « Ecoute vas-y, ça te fera du bien » : ça c'est de la sociabilité. On n'est pas dans la situation du harcèlement.
Quels comportements peuvent alerter un parent ?
Il n'y a pas de signe spécifique du harcèlement. Ce sont tous les signes de mal-être. Mais, il faut surtout dire aux parents que c'est tout changement brutal de comportement, d'attitude, de mode de vie d'un adolescent qui doit les faire s'interroger. Ceci étant, ce n'est pas spécifique car un adolescent qui a un changement de mode de vie, peut consommer du cannabis, avoir rencontré des nouveaux copains... mais ça montre des signes de mal-être.
Il faut dire aux parents d'être attentifs à tous les signes de mal-être. Au niveau biologique, Il y a toutes les modifications du comportement alimentaire, du sommeil. Au niveau de l'humeur, ce sont des enfants qui deviennent irritables, taciturnes, qui ont tendance à s'enfermer. Au niveau des habitudes, ce sont des enfants qui vont retarder le moment d'aller à l'école, qui rentrent plus tard ou qui se mettent à changer de copains. Ils ne veulent plus que les parents les aident à faire le sac parce qu'il peut y avoir des vêtements déchirés. Ils ne veulent plus du tout que les parents rentrent dans la chambre, lavent leur linge... Ceci étant, ça peut être tout à fait autre chose que du harcèlement. Tout changement récent et brutal doit alerter les parents.
La question qu'il faut poser, c'est « Est-ce que quelqu'un t'a fait du mal ? ». Bien souvent, les parents n'osent pas se représenter que ça pourrait être ça et donc ils vont poser la question avec beaucoup d'angoisse. Ça va être une question fermée comme « On ne t'a pas fait du mal au moins ? ». L'enfant sent l'angoisse du parent et se dit « Non seulement, je suis en difficulté mais en plus mes parents sont angoissés. Je vais leur faire de la peine. Donc, il vaut mieux que je ne leur dise rien ».
Si en revanche, vous posez la question de manière assez naturelle et assez affirmative, en disant « Est-ce que quelqu'un t'a fait du mal ? », « Si on t'avait fait du mal, est-ce que tu me le dirais ? Est-ce que tu es bien sûr ? » avec une voix qui peut laisser entendre à l'enfant que le parent prendra la chose en main, ne le laissera pas tomber. Mais, s'il y a de l'anxiété chez le parent, c'est l'anxiété que l'enfant va voir et l'enfant va commencer par dire non. Il va falloir que les parents y reviennent beaucoup pour que finalement l'enfant finisse par dire « Tu sais, tout à l'heure, je t'ai dit non, mais finalement c'est oui ». Mais, il peut très bien aussi ne rien dire du tout.
Y a-t-il plus de situation de harcèlement en primaire ou bien au collège ?
Quand on a fait passer des auto-questionnaires aux enseignants, ils ont répondu à partir de ce qu'ils voyaient. C'est vrai que chez les enfants de fin de maternelle et primaire, les harcèlements sont plutôt physiques : jeter les affaires, piétiner les affaires et ça se voit. Evidemment, les enseignants ont répondu qu'il y avait plus de harcèlement en primaire.
Plus l'enfant grandit, plus il peut utiliser le langage et donc il peut le dire à voix basse sans que les autres n'entendent. Et puis après, il peut faire courir des rumeurs et là, l'adulte ne voit rien du tout.
On va trouver un enfant isolé dans la cour. Les harceleurs vont dire « On lui a rien fait. Regardez, il est tout le temps tout seul. Nous, on lui fait rien. C'est lui qui se fait des films ». Et les adultes vont dire « Oui, c'est vrai, il est tout le temps tout seul ». Les adultes ne vont pas voir qu'il s'agit des conséquences du harcèlement, comme on l'a longtemps pensé pour les femmes qui se sont faites violées qu'elles l'avaient bien cherché.
C'est plus insidieux. La rumeur qui est surtout le fait des filles est quelque chose qui se voit très peu. Et puis en plus, quand ils font du cyberbulling, en dehors de l'école, ou sur des portables, les adultes ne peuvent pas le voir.
Les filles font courir des rumeurs et isolent leur victime et on sait qu'au collège être sans ami c'est la pire chose qui puisse arriver. Alors que les garçons ont plutôt tendance à rentrer dedans. C'est assez grossier comme distinction.
Que peut-on faire en tant que parent si son enfant est victime de harcèlement ?
Quand son enfant est victime de harcèlement, la première chose est d'aller voir les enseignants et de se faire entendre, ce qui est le plus important et qui est sans doute la chose la plus difficile parce que bien souvent il y a des réactions de prestance car les parents sont extrêmement émus et sont très maladroits donc ils vont attaquer un peu brutalement.
Et les enseignants c'est comme si on leur disait « vous n'avez rien vu » donc forcément ils vont se défendre. C'est certainement le plus mauvais cas de figure pour pouvoir s'entendre.
Donc, ce serait un grand pas de fait que chacun se fasse confiance : les enseignants disent c'est vrai on n'a pas vu mais on va observer et que les parents n'accusent pas tout le temps l'école. Il faudrait déjà qu'il y ait un minimum de confiance et on règlerait plus de la moitié des situations de harcèlement.
Malheureusement, c'est rarement le cas. Ce que je conseille aux parents, c'est de ne pas y aller seuls car la situation affective est très importante et bloque toute possibilité de dialogue. Je conseille de passer par des associations de parents, de faire ça avec d'autres parents de manière à ce que les choses puissent être dites sans trop d'émotion. Les associations de parents constituent un moyen de pression.
Si ce n'est pas possible, il faut aller chercher des gens de l'éducation nationale qui ne sont pas complètement des enseignants comme par exemple des médecins scolaires, des infirmières scolaires, les AS qui peuvent à ce moment-là servirent de tiers, de médiateurs pour engager la discussion.
Que peut-on faire en tant que parent si son enfant est auteur de harcèlement ?
Pour les parents dont l'enfant est auteur de harcèlement, c'est très difficile pour eux d'accepter cela. Il va y avoir tout un travail d'acceptation. Ils vont considérer que les professeurs lui en veulent, que ce n'est pas normal. A la maison, c'est un garçon charmant. Le harceleur a tout intérêt à dire que ce n'est pas lui.
Pour les parents du harceleur, la plus grosse difficulté c'est de reconnaître que leur enfant est l'auteur du harcèlement. Bien souvent, ils se contentent, d'ailleurs l'école leur demande, de changer d'établissement scolaire. Le harcèlement peut s'arrêter.
La première des choses c'est pourquoi on n'a pas vu ça, pourquoi à l'école il est comme ça, pourquoi il n'est pas comme ça à la maison.
Les enfants qui sont harceleurs et ceux qui sont victimes sont des enfants qui sont fragilisés au niveau narcissique. Au niveau de l'environnement, ce sont des enfants dont l'environnement ne prend pas soin. Ces parents vont avoir du mal à entendre les besoins de leur enfant. C'est cela la difficulté.
Curieusement, c'est plus difficile pour le harceleur que pour le harcelé. Tout le monde prend fait et cause pour la pauvre victime. La pauvre, il faut l'envoyer en psychothérapie, il faut faire quelque chose. On ne s'occupe pas assez du harceleur. Or il y a des harceleurs qui deviennent harcelés et vice versa. Ils ne sont pas si éloignés que cela dans leur besoin et leur fonctionnement psychique.
La grosse difficulté du harceleur c'est que les parents souvent n'apportent pas à l'enfant ce dont il aurait besoin.
Il faudrait dans l'idéal sensibiliser les parents à un mode éducatif et à la manière dont ils entrent en relation avec leur enfant. Ça peut être dans l'excès d'attachement, ça peut être aussi dans le rejet. Les deux sont tout aussi pathogènes. Il faudrait pouvoir travailler avec les parents.
Avec le harcelé, c'est vrai que l'on a tendance à proposer une psychothérapie à l'enfant. Ce qui est logique car il a subi une attaque très sévère de son narcissisme. Le travail avec les parents est secondaire.
Avec le harceleur c'est l'inverse. C'est d'abord un travail avec les parents et après un travail sur le harceleur.
Pourquoi la victime dénonce-t-elle rarement son harceleur ?
Comme je l'ai dit au début, la distinction entre harceleur et harcelé n'est pas claire. C'est à cause de cela et c'est bien cela qui fait toute la gravité du harcèlement parce que ce n'est pas clair. Le mot anglais bullying qui viendrait du vieux néerlandais bouélais ???? , qui veut dire à la fois le camarade et c'est devenu fanfaron bravache. C'est vrai que c'est assez proche : le camarade avec qui on peut se bagarrer. Donc ce n'est pas évident.
Et en plus, il y a des cas où les jeunes peuvent être voisins et bien s'entendre parce qu'ils se connaissent. Mais, quand ils sont à l'école, il y en a un qui harcèle l'autre. On voit bien là l'impact de l'environnement.
Comme dans toute situation d'emprise, le harceleur continue à exercer son emprise et peut terroriser l'enfant. Ensuite c'est la victime qui créer sa propre prison car au bout d'un moment il se dit : 1) c'est sans issue, personne ne viendra m'aider ; 2) pourquoi il ne s'en prend qu'à moi, j'ai peut-être quelque chose de différent et il se dit « au fond, je l'ai mérité ». Et ensuite « de toute façon, si je le disais à mes parents, ça fait trop longtemps que ça dure et on me demanderait pourquoi je ne l'ai pas dit avant ».
Il y a tout un enchaînement de réactions en cascade qui vont faire que plus ça dure et plus c'est difficile pour l'enfant de révéler la situation de harcèlement.
Donc ce qui est important c'est l'idée que la durée fait la gravité. Car ensuite la personne finit par se dire « je suis responsable de ce qui m'arrive ». Vous imaginez ce que cela donne au niveau narcissique. Et l'enfant risque de ne pas demander de l'aide pour se sortir de là.
L'école peut-elle lutter contre le harcèlement ?
Le phénomène de harcèlement ne peut être vaincu qu'à condition que tous les adultes soient d'accord : les parents et l'école. Une des grandes difficultés, c'est que les parents et l'école n'arrivent pas souvent à se rencontrer. Souvent il y a des positions de méfiance de part et d'autre : les parents trouvent que les enseignants ne font pas ce qu'il faut et à contrario les enseignants trouvent que les parents ne surveillent pas assez les enfants, ne les éduquent pas assez...
Si on veut vraiment aider les enfants, il faut un regard d'adulte cohérent. Qu'à la maison et à l'école, il y ait les mêmes règles... et que s'il y a un problème, tout le monde dise à peu près la même chose. C'est sans doute la chose la plus difficile parce qu'il y a cette méfiance qui est difficile à vaincre et qui existe depuis bien longtemps.
Bibliographie
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Catheline N., Bedin V., Le harcèlement à l'école, Albin Michel, 2008
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Catheline N., Psychopathologie de la scolarité, Masson, 2ème édition, 2007
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Catheline N., Bedin V., Les années collège, le grand malentendu, Albin Michel, 2004






