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Le tiers absent : une place pour l'abus de pouvoir
Le harcèlement est une pratique perverse, dans la mesure où il y a une volonté d'assujettir l'autre. Quelle que soit la réaction de la victime (révolte, passivité), elle sera utilisée par le harceleur pour la stigmatiser davantage. Le harceleur construit un piège dans lequel la victime ne peut sortir. D'où la nécessité d'un tiers physique et /ou symbolique.
Le bouc émissaire, isolé, est en situation de faiblesse, ce qui favorisera le harcèlement à son encontre : " A la sortie du lycée, je me suis fait racketter. Deux mecs du lycée ont commencé par me taxer des clopes. Je venais juste d'arriver et je ne connaissais personne. J'ai un peu sympathisé avec eux et puis tout s'est empiré. Des clopes on est passé au blouson, puis mon lecteur mini disque. D'emprunts, c'est devenu des cadeaux. Je ne voulais en parler à personne, j'avais trop honte de moi, d'avoir cru qu'en leur cédant, ils me lâcheraient ». (Témoignage tiré du « manuel lycéen contre la violence »).
Comment un harceleur choisit-il sa victime ? Quelles sont les conditions réunies pour qu'il puisse se défouler en toute impunité ?
Contrairement aux idées reçues, le harceleur ne choisit pas sa victime pour sa fragilité mais parce que les conditions sont réunies pour l'isoler et écarter le tiers.
Le groupe harceleur s'organise pour créer un désert relationnel autour de sa victime. Il prendra le soin de ne jamais afficher ouvertement ses pratiques, parce qu'au fond de lui il sait que ses actes sont répréhensibles. Il évitera le témoignage de tiers qui pourrait mettre un terme à ces brimades et à ces violences (ex : groupe qui martyrise un élève à l'abri des regards adultes, dans les toilettes, dans les vestiaires, à la sortie du lycée, etc..).
Le groupe éprouve une jouissance à faire souffrir l'autre : « Je me faisais insulter devant une classe hilare ou bien tabasser dans un coin [...] » « lorsqu'on commence à se moquer de quelqu'un il faut que ce soit un minimum drôle que cela vaut le coup [...] ». (Forum Jeunes Violences Ecoute, Espace Jeunes - 28/11/2009)
Le groupe n'est pas dans l'empathie, il ne peut donc pas s'identifier à la victime, car cela révélerait sa capacité à identifier ce qui fait blessure pour lui : « Je l'ai toujours su mais je ne l'ai pas toujours accepté. Quand j'étais au collège, pour ne pas marquer ma différence j'étais le premier à traiter les autres de "sales pédés". Et puis, un jour, je suis tombé amoureux et j'ai décidé de l'assumer. C'était en seconde. Au début, c'était pas facile. Du jour au lendemain, des mecs qui étaient à l'école avec moi depuis le primaire ne m'ont plus adressé la parole ». (Forums et témoignages Jeunes Violences Ecoute – Espace Jeunes).
Le témoignage de cet adolescent révèle l'attitude que l'on peut avoir à l'égard d'autrui lorsqu'on n'assume pas ses propres différences, sa singularité. A partir du moment où il accepte d'assumer son attirance pour les garçons, il n'a plus besoin de fustiger les autres.
Le harceleur utilise le bouc émissaire pour se raconter une histoire, et redistribuer les rôles : il n'est plus le sujet porteur d'une blessure ou d'une singularité qui le différencie des autres, avec le risque d'être exclu, puisqu'il charge le bouc émissaire d'incarner cette douleur qu'il se refuse de nommer.
Le tiers, si indispensable dans ces face à face, n'aurait plus sa raison d'être si le harceleur au lieu de se raconter « des histoires » avait la capacité de se demander ce qui le fait souffrir et pourquoi.
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