L'élève harcelé

 

Avec l'émergence de la puberté, s'opèrent chez l'adolescent des changements corporels, intellectuels, psychiques qui sont d'autant plus repérés par les autres jeunes qu'ils subissent également les mêmes transformations. Aussi, un jeune avec des cheveux gras, des boutons (« le boutonneux »), des compétences intellectuelles (« l'intello»), peut renvoyer à un groupe d'ados les failles qu'ils n'assument pas et s'attirer leur antipathie.

La situation de groupe peut être vécue comme une menace pour son identité – conduisant ainsi les jeunes à élaborer des stratégies de protection. Les liens qui vont unir les membres d'un groupe proviennent de la perception de leurs similitudes (même origine sociale, même look, mêmes centres d'intérêt...).

La règle implicite entre adolescents : être comme les autres pour s'intégrer parce que tout ce qui renvoie à la différence est effrayant. On accepte parfois de sacrifier son identité, sa singularité pour être accepté dans le groupe. Sur le site internet Habbo et plus particulièrement dans l'infobus des adolescents ont la possibilité de chater avec les professionnels de Fil Santé Jeunes et régulièrement de Jeunes Violences Ecoute sur un thème en rapport avec la santé. Concernant le thème « la bande de copains », plusieurs jeunes ont manifesté leur difficulté à exprimer leur propre opinion dans la bande craignant d'être exclus. D'autres ont indiqué devoir se soumettre au diktat vestimentaire du groupe pour réussir à se faire intégrer quitte à s'oublier vraiment.

Mais lorsqu'un jeune est identifié, perçu comme différent, il est susceptible d'être étiqueté, exclu, voire malmené par un ou plusieurs membres du groupe : « Bonjour, voilà dans mon bahut les gars de ma classe me discrimine parce que je suis vietnamien, et il sorte des trucs comme " c'est cool d'avoir une famille qui fait ces propres shoes " ou " ton daron il va te renvoyer au Vietnam". « En plus il dise que je suis moche, des fois ils me tapent, il se moque de mes vêtements, j'en peu plus ! Je voudrais qu'on m'aide je ne supporte plus ça du tout ! Les stéréotypes me bousille la life ! ». (Forum Jeunes Violences Ecoute, Espace Jeunes).

Un jeune malmené, harcelé, est un jeune en souffrance. Il s'agit d'une souffrance psychologique qui entrave sa construction identitaire. En effet, alors que l'adolescent est en quête de sa propre identité en imitant, rejetant, s'identifiant, s'appropriant les différents traits de personnalité de ses pairs, le harcelé, lui, se voit déshumanisé et réduit en outre à la particularité qui a suscité le rejet ; il risque en outre de coller à l'image qui lui a été assignée. En effet réduit à cette image, il n'a pas, comme les autres adolescents, la possibilité d'expérimenter, de se chercher pour se trouver. Le regard de ses agresseurs lui renvoie une image négative de lui-même : « Vous savez, les autres n'arrêtent pas de me dire que je suis gros et en même temps ils ont raison j'suis qu'un gros et j'vaux pas grand chose ». (Ligne téléphonique anonyme Jeunes Violences Ecoute - 0 808 807 700).

Cette non-reconnaissance du bouc-émissaire par le groupe, s'exprime par le rejet, l'exclusion et/ou des brimades au moment de l'adolescence et met à mal sa construction identitaire, entraînant une perte de confiance ainsi qu'une grande vulnérabilité. C'est donc sur un jeune devenu extrêmement vulnérable que va s'exercer, dans la répétition, le besoin de domination, d'emprise chez le harceleur. Fragiles également, rappelons que les harceleurs, pour la plupart, déchargent, projettent leurs angoisses, leurs tensions inconscientes sur l'autre. Aussi, le terme souffre-douleur, « souffre donc ma propre douleur ! », ne prend-il pas tout son sens ?

L'enfant ne comprend par les réelles motivations de ses agresseurs : soit il ne perçoit pas LA différence à l'origine de cette mise à distance de la part du groupe, soit il ne comprend pas en quoi sa particularité gêne, bouscule le groupe harceleur. « J'en ai assez de passer pour le punching-ball de service, la tête de turc. Aussi, je ne vois pas du tout, pourquoi la plupart des personnes qui me questionnent sur moi, et pas forcément des harceleurs, se tordent de rire quand je dis quelque chose de tout à fait banal. Moquerie ? ». (Forum Jeunes Violences Ecoute, Espace Jeunes ).

En raison d'un fort sentiment d'insécurité, les bouc-émissaires expriment souvent leurs émotions par les pleurs, la plainte ou l'évitement. Ce comportement infantile dérange et suscite le rejet du groupe, notamment à l'adolescence – période durant laquelle les jeunes essayent justement de sortir de l'enfance.

« Mon fils de 13 ans (en 4ème) en privé, subit également des violences verbales des plus grands, plus sûrs d'eux, l'ont pris comme cible !! L'école est intervenu et ils ont l'air de prendre cela à cœur mais ils ne voient pas que ces petits prédateurs le menacent verbalement dans les couloirs, l'insultent, le ridiculisent ou continuent à l'humilier (parlant en messe basse derrière son dos et l'insulte de pleurnicheur, de tapette, de tafiote, de gonzesse !! ou ah c'est celui qui pleure quand on le tape !!) ». (Forum Jeunes Violences Ecoute, Espace Parents).

Le jeune, sous l'emprise de ses agresseurs, adopte un comportement passif, soumis et fuyant. L'attitude de la victime traduit son incapacité à se défendre – faisant le jeu de ses harceleurs.

Déconsidéré, déprécié, non respecté dans son intégrité, le bouc-émissaire perd l'estime qu'il a de lui-même. Un jeune est plus fragile, plus immature affectivement qu'un adulte. Sa vulnérabilité alimente les désirs de destruction de ses agresseurs. Un cercle vicieux s'installe : plus le jeune persécuté s'enferme dans son impuissance, moins il se défend, plus ses agresseurs le malmènent. Cette maltraitance renforce ce sentiment de honte chez le jeune.

Déçu et honteux de n'avoir pu se défendre, coupable de ne pas avoir pu ou voulu alerter les adultes à temps, il perd confiance en lui et doute. En effet, en proie à une certaine ambivalence, il hésite à résoudre seul ce problème avec le sentiment d'être fort, d'agir comme un grand ou bien de dénoncer les faits pour demander le soutien, l'aide, la protection d'un tiers adulte au risque d'éprouver alors le sentiment d'être encore un enfant, ou pire encore une balance.

La peur est une des raisons qui motivent un jeune à taire les brimades qu'il subit. Il craint d'une part les possibles représailles de ses agresseurs, car ceux-ci exercent sur lui directement ou indirectement des menaces ; d'autre part, il craint le regard de ses pairs susceptibles de le considérer alors comme « une balance » : « Après un dialogue avec mon miroir, je me suis dit Non, je ne suis pas faible. Non je ne suis pas une balance. Non, hors de question d'en faire une dépression. Je crains quand-même une chose : Exagérer. Que ce genre de choses passe pour des broutilles passagères... Mais quand-même ... 4 ans de harcèlement... Je tente de garder haute, ma tête... ». (Forum Jeunes Violences Ecoute, Espace Jeunes).

S'il choisit de se confier à des adultes (équipe éducative, parents) et que ces derniers se révèlent impuissants ou indifférents pour le protéger, le jeune souffre-douleur, alors insécurisé risque de s'enfermer et de penser qu'il mérite ces brimades. Il peut ressentir un immense sentiment de culpabilité qui peut l'emprisonner et le bloquer dans son développement affectif et psychique.

A titre d'exemple, certains cas de phobie scolaire sont inhérents à des situations d'agression : « J'ai toujours subi des attaques de mes camarades, voire même des insultes de mes professeurs en primaire qui m'avait beaucoup marqué (...) j'ai eu des soucis de santé et cela m'a beaucoup exclu du parcours scolaire (...) j'ai fait une phobie scolaire (...) j'ai aussi beaucoup de problèmes avec mon corps (...) ». (Site internet Fil Santé Jeunes).

Cette violence n'est pas à prendre à la légère. Elle peut avoir de graves répercussions sur la santé physique et psychique de la victime. Des signaux visibles émis par le jeune souffre-douleur peuvent apparaître : maux de ventre, maux de tête à répétition, troubles du sommeil, agressivité envers les proches, colères, malaises sur le chemin de l'école, refus de s'y rendre, stratégies d'isolement et d'évitement, mutisme, baisse des résultats scolaires, vêtements abîmés, matériel détérioré ou perdu...

Ces signes traduisent à la fois la probable existence d'une violence subie, mais aussi la souffrance qui en résulte et l'angoisse perpétuelle qui tourmente le jeune victime de harcèlement.

En témoigne l'appel de cette mère, sur le numéro vert Jeunes Violences Ecoute (0 808 807 700), dont la fille de 16 ans est l'objet d'insultes à caractère sexuel sur internet de la part de camarades de classes. De plus en plus renfermée sur elle-même, cette dernière refuse d'aller en cours et commence à se scarifier. En effet, le jeune victime de harcèlement peut alors développer certains troubles tels que : scarifications, phobie scolaire, dépression, troubles alimentaires, passages à l'acte...

Ces troubles liés aux persécutions révèlent la violence de l'effraction psychique et traduisent le besoin impérieux de la présence protectrice de l'adulte : « [...] Au bout d'un moment, je me suis habituée à ce genre de violences gratuites et j'étais même étonné les jours où on ne venait pas m'embêter. Par contre j'avais vraiment peur d'aller à l'école, le matin j'en étais malade, nausées, etc. J'en ai bien sûr parlé à ma mère dès le début mais elle s'est trouvée aussi démunie que moi face à un système scolaire ignorant et incapable de gérer des situations de ce type. J'ai subi [...] mes 4 années de collège [...] je mangeais aux toilettes pour avoir un peu de répit, c'était très dur psychologiquement, je pleurais tout les soirs chez moi. ». (Forum Jeunes Violences Ecoute, Espace Jeunes).

Des persécutions répétées et prolongées traumatisent les victimes. Au départ, elles s'en accommodent en organisant le quotidien en fonction des actes de leurs agresseurs. Puis, au-delà d'un certain seuil, elles ne parviennent plus à faire face. En effet, il existe chez tout sujet un seuil de tolérance à la violence, un point de sidération où il perd pied.

Au fil du temps, le sujet, envahi par ses angoisses, perd la maîtrise de sa vie. La victime peut alors se replier sur elle, avec un sentiment de solitude intense et se retrouver dans une grande détresse psychologique jusqu'à avoir des idées suicidaires : « J'me suis encore fais tapé aujourd'hui... j'veux mourir, c'est plus possible, c'est du harcèlement du matin au soir...Je craque. J'veux mourir, me suicider, sauter sous un train avaler n'importe quoi mais j'veux plus vivre ça ». (Forum Jeunes Violences Ecoute, Espace Jeunes).