L'adolescent funambule

Conduites automobiles dangereuses, alcoolisation excessive, usage de toxiques, relations sexuelles non protégées, sports à risque et aventures extrêmes ... sont autant de conduites à risque que l'on retrouve à l'adolescence. Ce phénomène alerte de plus en plus les pouvoirs publics ainsi que les professionnels qui travaillent auprès des jeunes.


En effet qu'en est-il de ces adolescents funambules marchant sur un fil qui risque à tout moment de lâcher ?


Le risque apparaît comme inhérent à notre vie. Prendre des risques est d'ailleurs souvent reconnu comme relevant du courage. Cependant la frontière entre témérité et conduite à risque se dessine et ce qui apparaîtra comme positif dans l'acte de bravoure, sera perçu comme négatif et dangereux dans les conduites à risque. Car ce que le jeune vient alors éprouver là est en effet dans un premier temps, la confrontation aux limites, la recherche de sensations nouvelles mais aussi et surtout le risque fatal de la mort.


Car c'est bien la question du rapport à la mort que viennent interroger les conduites à risque. L'adolescent va mettre en jeu sa vie en bravant la mort comme pour défier l'idée même de celle-ci,   et donc à travers elle l'image de soi, l'image de la Loi et pour enfin tenter d'intégrer le principe de réalité.

 

La fureur de vivre ou le paradoxe de se sentir vivre par le risque mortel


Aujourd'hui, à travers ses prises de risque, le jeune sollicite symboliquement la mort pour éprouver encore mieux la vie. En effet, il s'agit bien là d'un leurre d'autodestruction, d'une recherche apparente de la mort. Nous devons lire ces conduites au niveau symbolique où la personne cherche paradoxalement à se sentir vivant à travers l'expérimentation de la mort. Se sentir bien vivant, donner de la valeur à sa vie, grâce à la « résurrection » symbolique qui suit le risque mortel.


Il nous semble important d'insister sur le fait que les prises de risques à l'adolescence ne sont pas des tentatives de suicide maladroites. Il n'y a pas dans ces démarches une volonté de mourir. Mettre à l'épreuve sa propre vie afin d'éprouver le sentiment de puissance personnelle.


Ce n'est pas la mort qui est visée mais le dépassement de la mort, sa conquête, son assujettissement. Comme le souligne David Le Breton (1) , « la notion de conduites à risque est ici entendue comme un jeu symbolique ou réel avec la mort, une mise en jeu de soi non pour mourir, bien au contraire, mais qui soulève la possibilité non négligeable de perdre la vie ou de connaître l'altération des capacités physiques ou symboliques de l'individu. Elle témoigne d'un affrontement avec le monde dont l'enjeu n'est pas de mourir mais de vivre plus ». Il y a même alors à ce moment une dénégation de la mort qui permet à l'adolescent de prendre ces risques.


Le jeune a conscience du danger tout en mésestimant les réels risques. L'ambivalence est très prégnante : le fantasme du risque mortel permet-il alors au sujet d'intégrer le principe de réalité?

 

Dé-limiter son identité


L'adolescence est une période associée généralement à la puberté. Les transformations physiques pubertaires font écho aux transformations psychiques adolescentes. En effet tous ces changements viennent ré-interroger l'identité du sujet et sa construction.


L'adolescence apparaît comme une réactivation des problématiques œdipiennes. Elle permettra l'acquisition progressive de l'autonomie, la construction d'une identité, identité sexuée et le choix d'un objet d'amour.


L'adolescent, comme le jeune enfant, va venir interroger la Loi pour se construire. Comme l'enfant « œdipien » doit se séparer de sa mère et de son fantasme de plénitude pour s'individuer grâce au Père, l'adolescent doit faire le deuil de l'enfance pour se construire et se risquer à devenir adulte.


La recherche de limites entre alors en jeu dans ce comportement. En effet, la recherche fantasmée de la mort n'est-elle pas aussi une quête de limites pour exister, pour sortir de la toute-puissance infantile ? Défier les interdits, la loi, n'est-il pas une tentative d'individuation actée ?


La répétition des passages à l'acte plus ou moins violents mais toujours risqués marque, dans un premier temps, la difficulté de parler les émotions éprouvées par l'adolescent et aussi sa volonté d'autonomisation.


Cette recherche d'indépendance passe souvent d'ailleurs par une ritualisation de certains comportements, car la ritualisation est rassurante et permet d'éprouver, dans la réalité, les limites psychiques.


Comme le soulignent Charles-Nicolas et Valleur, « en l’absence de rites institutionnels valides, les adolescents occidentaux ont souvent recours à des formes d’initiation proches de l’ordalie, à travers des épreuves qu’ils s’imposent, des défis qu’ils se lancent, des expériences qu’ils vivent intensément » (2) . Dans cette confrontation symbolique, l'adolescent renforce son sentiment d'identité et contrôle son existence.


Dans ces situations, l'agir prime sur la parole. Le passage à l'acte va permettre aux tensions de se libérer et à l'adolescent de décharger son angoisse ... pendant un temps. La personne va s'inscrire dans la répétition des actes mais arrivera -t-il à y poser des mots ? Dans un premier temps, l'agir a un effet positif, la répétition de l'acte et le manque de parole, peuvent alors au contraire, empêcher la construction identitaire.


Par ces conduites, l'adolescent vient risquer sa vie pour se rencontrer et répondre à l'angoissante question identitaire. Ce « rite passage » permet parfois au sujet d'éprouver réellement des limites et de venir contenir le malaise adolescent. Ce dernier réussit alors à trouver la réponse à sa quête identitaire.


Cependant ces comportements ou passages à l'acte apparaissent tout de même comme des échecs de la parole. Il apparaît donc important que la parole reste possible. Les prises de risque apparaissent comme un symptôme de ce qu'on n'arrive pas à dire.


Il semble important donc que la parole circule et que l'adolescent ait un espace pour verbaliser ce qu'il vit, ressent. Poser des mots pour donner du sens, se réapproprier ses actes pour prendre de la distance. Se confronter pour se retrouver et s'individuer.

 

(1) Conduites à risque : des jeux de mort au jeu de vivre

(2) Les conduites ordaliques / A. Charles-Nicolas, Marc Valleur. – in La vie du toxicomane / Claude Olievenstein. – Paris : PUF, 1982.

 

L'ordalie

L'ordalie est un terme de justice moyenâgeux venant du latin « ordalium » qui signifie « le jugement de Dieu ». En fait l'ordalie était un rituel de jeux avec la mort avec des épreuves de survie par lesquelles les jeunes passaient des épreuves physiques en se soumettant à la décision divine. ....

L’ordalie fait appel à deux champs : le risque vital et le hasard, la destinée.

Aimé CHARLES-NICOLAS et Marc VALLEUR vont d'ailleurs associer la métaphore de l'ordalie à la toxicomanie. Les toxicomanies seraient en effet une tentative de structuration à travers des conduites ordaliques.

 

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